mardi 31 décembre 2019

En ces jours qui sont les derniers (He 1,2)

ἐπ᾽ ἐσχάτου τῶν ἡμερῶν τούτων
ep’ eschatou tôn hèmerôn toutôn

Chers amis,
L’autre vendredi, je suis allé déjeuner à l’École biblique. Ils n’avaient pas pu m’inviter le jour de la Saint-Étienne car ils avaient déjà beaucoup d’invités. J’ai déjeuné avec le directeur et les trois jeunes cyclistes qui avaient participé à ma messe de la nuit de Noël au Champ des Bergers. En discutant avec l’un d’entre eux, j’ai réalisé que je l’ai connu tout petit à la paroisse de Saint-Didier lorsque j’y allais le dimanche comme séminariste en 2001-2002… Son grand frère Augustin servait la messe. Voilà qui nous rajeunit !
Après le repas j’ai retrouvé Rémi à la gare routière de l’École biblique. La veille au soir sur un coup de tête, nous avions décidé d’aller – un vieux projet exhumé – voir Sébaste. Nous avons pris le bus vers Ramallah puis un taxi vers Sébaste (on peut y aller pour moins cher avec un bus jusqu’à Naplouse puis un taxi mais il faut la patience…)
À Sébaste, nous rencontrons Abu Yasser qui tient (manage) la guest house Al Kayed. Comme nous sommes français, il nous demande si nous connaissons Jean-Claude. Jean-Claude ? Oui, il vient ici souvent comme volontaire. Vu le prénom, il y a peu de chances qu’il soit de nos générations à Rémi et moi. Puis il nous parle un moment des Neturei Karta, un groupe juif ultra-orthodoxe anti-sioniste et pro-palestinien (il leur arrive de brûler le drapeau israélien et de porter en écharpe un drapeau palestinien) et aussi de Gideon Levy, journaliste israélien du quotidien de gauche Haaretz. Enfin, il a consenti à nous donner notre chambre (cela faisait un bon moment que j’avais une envie d’aller m’isoler…)
Avant la tombée du jour, nous sommes allés faire un tour sur le vieux forum romain de Sébaste. Tout était plus ou moins fermé et nous n’avons pas dû voir une seule femme ou fille pendant notre passage dans le village : sans doute, sont-elles en sucre et craignent-elles la pluie ? Puis passage à la cathédrale de Sébaste construite par les Croisés en l’honneur du martyre de saint Jean-Baptiste qu’une antique tradition chrétienne situait à cet endroit. En fait, c’est peu vraisemblable puisque Flavius Josèphe situe cet événement à Machéronte et que Sébaste n’était pas dans le territoire d’Hérode Antipas. On suppose que la tradition du martyre sébastéen du Baptiste repose sur une mauvaise compréhension de l’histoire d’Hérode qui fit exécuter deux de ses fils dans cette ville qu’il avait refondée quelques années plus tôt en l’honneur de l’empereur Auguste (Augustus = Σεβαστός en grec = Sébastos). La cathédrale croisée fut ensuite transformée en mosquée censée conserver le crâne de saint Jean-Baptiste (tout comme la Mosquée des Omeyyades de Damas, la cathédrale d’Amiens ou San Silvestro in Capite à Rome…) Dans la cour intérieure de la mosquée (correspondant à la nef et aux bas-côtés de la basilique), il y a un panneau sur l’histoire de Sébaste qui réussit l’exploit de ne pas mentionner une seule fois le mot Israël ou juif : le palais royal de l’âge du Fer est de style phénicien (1Rois 16,24 l’attribue à Omri, roi du royaume d’Israël au début du IXe s. av. J.-C.) et Hérode est un “roman leader”, chef romain. Là aussi, la politique influe sur ce que l’on dit de l’histoire.
Les Vêpres furent célébrées dans la chambre avant d’aller chercher pitance. Le resto Holy Land Sun était fermé et nous avons dû nous rabattre sur le restaurant Cananites sur la grand place du village. Nous avons donc dîné d’un sandwich falafel (une pita, trois falafels – boulettes de purée de pois-chiche et fève frites – et crudités diverses) et ce fut tout. Au moins nous n’avons pas grevé notre budget avec ce repas : 6 les deux falafels soit un peu plus d’1,50 €, tellement peu vraisemblable que nous avons en fait payé chacun 6  !
Puis soirée au chaud dans la chambre : discussion, échange, dégustation d’une bouteille de bière de l’abbaye de Maredsous que mon frère m’avait apportée lors de son passage et pour laquelle je n’avais pas trouvé d’occasion de l’ouvrir. Cela a composé un étrange dessert ! Mais il était illusoire de chercher la moindre goutte d’alcool dans le village de Sébaste où seule une famille chrétienne habite.
Le matin, réveil avec le muezzin… Douche froide (l’électricité avait sauté dans la nuit et le chauffe-eau n’avait donc pu accomplir sa mission). Prière dans la salle commune, laudes et petit-déjeuner : hummus, falafel, œuf dur, pain pita…
La rue à colonnes de Sébaste, surnommée "rue des amoureux"
Puis grand tour du site archéologique. Je l’avais visité il y a quatre ans. On nous avait dit qu’Israël risquait d’y aménager un parc national (imaginez que la République italienne installait sans rien demander à la France un parc national et un musée aux Arènes de Nîmes, d’Arles, au Théâtre antique d’Orange, aux Antiques de Glanum, au Pont du Gard sous prétexte que ce sont des monuments romains… Le parc national existe sur le papier et sur Internet mais n’est pas aménagé) Ce n’est pas encore le cas, ce qui nous laisse toute liberté pour voir les vestiges. La plupart sont d’époque romaine et plus particulièrement de l’époque de Septime-Sévère (environ 200 ap. J.-C.) qui a restauré la ville dont l’éclat avait pâli depuis la refondation hérodienne : basilique, cirque, théâtre, temple d’Auguste. Sous le temple d’Auguste, les vestiges de l’âge du fer, c’est-à-dire de l’époque des rois d’Israël : Omri, Achab… Passage à l’église Saint-Jean-Baptiste d’époques byzantine et croisée. Elle est à l’extérieur du village et à côté quelques tombes chrétiennes.
Il est temps de redescendre à la guest house pour prendre un café et notre taxi vient nous chercher. Pour le retour nous avons demandé un petit détour par Naplouse et l’église du Puits de Jacob, où la tradition situe la rencontre de Jésus avec la Samaritaine. Là j’ai la surprise de voir le frère Alejandro, un Mexicain de l’université de Bethléem. Puis le chauffeur nous dépose à Qalandia le fameux check-point de Ramallah si bien visuellement décrit par Guy Delisle dans ses Chroniques de Jérusalem.
Retour à Jérusalem par le bus qui nous dépose devant l’ÉBAF. Nous trouvons la maison vide car les Frères sont allés à Bethléem et Hébron avec Marta.
Marta est une jeune femme espagnole dont la grand-mère est cousine un peu éloignée du Frère Rafael. Sur le chemin de Saint-Jacques, elle a trouvé un contact pour être volontaire dans un kibboutz. Elle se trouve donc pour trois mois dans un kibboutz loin de tout, avec la frontière libanaise de l’autre côté de la colline, et finalement assez isolée. Ce qu’elle nous a raconté de la vie dans les kibboutz m’a un peu glacé. C’est un système collectiviste où tout le monde est égal mais comme toujours, certains sont plus égaux que d’autres : en gros, il y a les membres du kibboutz, les volontaires et les Philippins. Et en gros, les Philippins ont peut s’essuyer les pieds dessus. Marta me disait que ce n’était pas un kibboutz mais un goulag et que certainement la réincarnation de Staline y vivait ! Marta a donc pris quelques jours pour rendre visite à Frère Rafael et faire ses dévotions chrétiennes (le kibboutz est absolument laïc et toute célébration religieuse y est parfaitement inenvisageable).
En début d’après-midi, sont passés quelques amis de l’Ecce Homo. Lysanne (québécoise), Madara (lettone), P. Norbert et Clarisse (de Carpentras). Ils sont venus admirer la vue depuis la terrasse des Frères. Au début je pensais que la météo ne permettrait pas d’y voir grand-chose et en fait, le soleil et les nuages étaient de la partie pour nous offrir un beau spectacle. La Jordanie était bien visible. Puis nous avons pris le café dans le salon. Finalement, ils sont restés près de deux heures !
En redescendant, nous parlions encore dans la cour et je vois un inconnu franchir le portail, s’avancer dans la cour, nous contourner et s’engager dans l’escalier qui monte à l’entrée du Collège. Je lui dis : « Are you looking for something ? » (Vous cherchez quelque chose ?) « No, I’m just a curious person » (Non, c’est seulement de la curiosité !). Il a fait demi-tour et il est parti. (!מה חצפה ). La ḥuçpah en hébreu, c’est l’audace, le culot, l’impertinence, le sans-gêne, l’insolence, le toupet, l’impolitesse, la grossièreté, la désinvolture, l’impudence, l’effronterie.
Le soir, coucher tôt.
Sortie de messe au Champ des Bergers
Dimanche, je me suis levé tôt et je suis allé à Bethléem par le bus de Beth Jala. J’ai traversé à toute blinde la Vieille Ville de Bethléem pour rejoindre l’hôtel Holy Family où logeait un groupe emmené par le P. Yannig, qui m’a beaucoup rendu service en paroisse lors de mes séjours à Jérusalem. Nous avons célébré la messe au Champ des Bergers, dans la même grotte que quelques jours plus tôt. Puis nous sommes passés chez Abu Aita, dans un magasin de souvenirs puis devant le mur de séparation. Le bus m’a ensuite laissé à Giv’at haMivtar où j’ai pris le tram pour rentrer au Collège. Le soir je suis retourné à Bethléem pour dîner chez Denis et Dorothée avec les volontaires. Ce fut très sympa. J’ai une vie sociale assez intense en ce moment où je dis adieu à beaucoup de gens.
Lundi, matinée calme. L’après-midi, j’ai accueilli Guillaume et Claire-Marie qui sont volontaires à Bethléem, là aussi petit tour sur la terrasse, puis j’ai tenté d’aller au Cénacle pour rencontrer Fr. Wander mais ce fut compliqué car la police bloquait dans un sens et dans l’autre, nous étions comme dans une nasse. Finalement, il a fallu que je retourne au Collège, que je sorte de la Vieille Ville par la porte Neuve et suive les remparts. On a discuté une bonne heure puis je suis rentré au Collège, ai prié et célébré la messe puis suis allé à Arnona, un quartier au sud de Jérusalem chez Laurent et Patricia. Laurent est responsable de la sécurité du Consulat de France, Patricia est une énergique ardéchoise et leurs deux enfants sont étudiants à Montpellier. Ils avaient aussi invité le P. François de Sales, de la communauté des Béatitudes d’Emmaüs-Nicopolis. Il entretient une certaine ressemblance physique avec son saint patron…
Et surtout, nous avons partagé une excellente raclette avec du vrai fromage à raclette et du reblochon ! Et de la vraie cochonnaille de là-bas ! Bref, une réacclimatation en douceur !
À bientôt,
Étienne+

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