samedi 9 mars 2019

Ne pratique pas la magie (Lv 19,26)

לֹא תְנַחֲשׁו
loɔ tenaḥăšû

Chers amis,
Semaine calme. Mardi, il n’y avait cours au Collège que le matin… En effet, le maire de Jérusalem devait venir inaugurer la rénovation de la rue de la porte Neuve. Pour éviter tout problème avec les élèves, les Frères leur avaient donné congé. De fait à 14 heures, lorsque je suis retourné à l’École, Moshe Lion faisait un petit discours. La rénovation a duré près de deux ans (dallage de la rue, rénovation des façades et uniformisation des préaux des magasins, illumination nocturne de la porte avec des LED…). L’inauguration est délicate sur le plan politique : nous sommes, sur le plan du droit international, en territoire occupé mais Israël considère que Jérusalem est sa capitale. En toute rigueur la municipalité ne devrait pas faire de travaux mais il paraît difficile de laisser intact la Vieille Ville de 1967… Faire des travaux, c’est aussi symboliquement prendre possession d’un lieu. Enfin, c’était calme quand je suis passé.
Mardi soir, c’était Mardi gras et Gontran se produisait avec quelques-uns de ses tours de magie. J’étais bluffé ! Il y a eu un tour avec un billet de 50 qui disparaissait des mains d’une gamine et réapparaissait dans un citron !
Le soir, je suis allé prendre une crêpe, rue de Jaffa. Une garniture bien sucrée, bien chocolatée, bien écœurante ! C'était Mardi gras !
Mercredi matin, cours d’archéologie sur l’urbanisme de Jérusalem du IIe s. avant au IIe s. après J.-C. On a regardé le réseau viaire de toute une partie de la Vieille Ville. Puis messe des Cendres à l’École Biblique.
Du point vert au point rouge
L’après-midi, je suis allé me balader. J’ai suivi une partie du sentier de Jérusalem qui fait une boucle autour de la ville. Je me suis éloigné en prenant le tramway et en descendant au terminus ouest, près du Yad Vashem. De là, je suis descendu dans le vallon d’Ein Karem, jusqu’au village du même nom. J’espérais pouvoir prier dans l’église de Saint-Jean à la montagne, mais comme d’habitude, elle était fermée… (ça doit être ma quatrième tentative !), le sentier ensuite monte vers le sanctuaire de la Visitation mais bifurque un peu avant. On suit la courbe de niveau pour passer sous l’hôpital Hadassa puis on passe par ce joli sentier que je connaissais déjà et qui mène à la source de Handaq (de là, on peut aller au monastère de Saint-Jean-au-Désert ; j’ai constaté avec déception que d’énormes travaux étaient en cours entre la source et le monastère, en contrebas du moshav d’Even Sapir. Quel dommage.
Puis descente dans la combe de Handaq (الخندق = la tranchée en arabe), qui coule bien avec la pluie de la semaine précédente. Je me mouille les pieds. Puis je traverse le nahal Sorek et remonte de l’autre côté. La colline est couverte de fleurs multicolores, je fais peur à des perdrix qui s’envolent précipitamment à mon approche. Le paysage n’est pas très dépaysant pour le Comtadin que je suis devenu : terrasses en pierre sèche et régulièrement de petits bâtiments carrés en pierre sèche qui rappellent nos bories provençales. J’arrive au sommet, au carrefour d’Har Eitan. Le sentier continue à flanc de colline puis redescend doucement, entre sources (Ein Sataf, Ein Bikura, Ein Harat) et oliveraies jusqu’à Motsa, où d’importantes fouilles archéologiques ont lieu. À cet endroit on passe sous la voie rapide qui mène à Tel Aviv. Le sentier suit la piste cyclable au fond du nahal Soreq. Nahal signifie torrent en hébreu, l’équivalent arabe est wadi… Il n’y a de l’eau que lorsqu’il pleut, mais la semaine précédente, il y a eu beaucoup de pluie et donc beaucoup d’eau. À un moment, la violence du torrent a arraché le goudron de la piste cyclable. C'est à cet endroit qu'a été prise la photo que j'ai montrée la semaine dernière.
Je passe sous le nouveau viaduc du chemin de fer de Tel Aviv. Ensuite, on monte dans la combe de Lifta, un village palestinien vidé de ses habitants en 1948 et jamais reconstruit. Les maisons devaient être assez jolies mais sont abandonnées depuis. Il y avait plus de 2 000 habitants à l’époque. Lifta est le seul village arabe dépeuplé qui n’a pas été réinvesti par les Israéliens ou détruit pour urbaniser différemment. Près de la source de Lifta, abondante elle aussi, il y avait les étudiants d’une yeshiva qui se la jouaient Cercle des poètes disparus. Encore un petit effort et je suis arrivé au fameux Pont de cordes. Un coup de tramway pour rentrer à la maison. Pas fâché d’avoir fini cette belle ballade (23 km tout de même).
Le soir, répétition de chants à l’Ecce Homo en vue des offices de la Semaine sainte, déjà ! Les Pères blancs (tous Africains) de Sainte-Anne, les filles du Chemin Neuf de l’Ecce Homo, quelques frères et sœurs de l’Assomption se retrouvent pour chanter ensemble et les célébrations de la Semaine sainte sont vécues ensemble dans les différents lieux. 
Jeudi et vendredi à la bibliothèque. Vendredi soir, messe, repas léger et adoration chez Jean et Agnès, avec quelques membres de l’Emmanuel. (Comme vous le voyez je fais dans le dialogue inter-communautés). J’ai remarqué que depuis la fin du pèlerinage paroissial, il fait jour quand je sors de la bibliothèque à 17 h 45. Petit à petit on gagne de la lumière…
Ce samedi, promenade au soleil (enfin, un vrai et franc soleil !) dans la Ville.
À bientôt,
Étienne+

lundi 4 mars 2019

Ayant vu, il s’émerveilla (Ac 7,32)

ἰδὼν ἐθαύμαζεν
Idôn ethaumazen


Chers amis,
Vendredi, pour diverses raisons, je ne suis pas allé à la bibliothèque, mais rassurez-vous j’ai quand même travaillé ! Samedi matin, travail en bibliothèque. 
L’après-midi, un bon petit tour en ville… Finalement, j’ai parcouru 15 km… J’ai terminé un polar qui se passe entre Nice, Jérusalem et Naplouse. Ce qui est amusant, c’est qu’il fait référence à des lieux que je connais et même au Mövenpick de Ramallah que j’ai fréquenté à l’occasion, il y a trois ans ! Puis j’ai commencé La conquête de Jérusalem, de Myriam Harry, un roman de 1903, qui a frôlé le Goncourt, mais, soyons sérieux, on n’allait tout de même pas se couvrir de ridicule en donnant le Goncourt à une femme ! Donc, on a créé le Prix Fémina. Le roman a tout de même sacrément vieilli (et pas bien !) mais l’histoire s’inspire de celle de Shapira, le fameux revendeur des “vestiges moabites” de la fin du XIXe s., et pour cause, Myriam Harry est le pseudonyme de sa fille ! L’histoire verse souvent dans un orientalisme de bazar, avec une vision romantique de Jérusalem qui fait un usage excessif du champ sémantique de la mort : « éblouissement triste, désolation infinie et infinie grandeur, vent de feu et soleil de mort, partout la mort éblouie de soleil, la vallée de Josaphat, carrefour du trépas »… Et il y a même un passage d’un érotisme torride… (pour l'époque, je vous rassure !) Mais je ne vous le citerai pas…
Dans l’après-midi, on m’a invité pour le lendemain… Chouette ! La journée a été super (crevante mais super !).
Rendez-vous était pris à 7h30 (pas de grasse mat’, ce dimanche) à la Porte neuve. Il s’agissait donc de Laurent-Pierre et Laurence, avec leurs deux enfants (Jean et Marie). Ils étaient accompagnés d’Amélie et Gontran, des amis français en visite. Nous étions donc sept dans la voiture ! J’ai fait connaissance avec Amélie et Gontran, qui connaissent très bien le P. Michel Plagniol, mon ancien aumônier scout. Direction, la Galilée. Le départ matinal avait pour but de nous permettre de faire une visite avant la messe prévue à 11 heures à la Primauté de Pierre, sur les bords du lac de Tibériade. Pour la visite, Laurent-Pierre et Laurence avaient proposé Belvoir. J’avais déjà visité ce château croisé en novembre 2015 avec l’EBAF. La visite avait été rapide mais là, j’avais pris le temps de préparer la veille au soir pour avoir trois choses à dire sur le site. La forteresse a donc été édifiée à partir de 1168, sur un promontoire dominant la vallée du Jourdain, entre Beth Shéan et le lac de Tibériade. Après la bataille des Cornes de Hattin, Saladin y a mis le siège et les Hospitaliers de Saint-Jean (futur Ordre de Malte) ont résisté un an et demi… Saladin fit détruire le château qui fut rendu pendant quelques années au milieu du XIIIe s. aux croisés, sans leur laisser le temps de le reconstruire. Jusque dans les années 50, il y avait un village arabe et les Israéliens ont fait des fouilles dans les années 60. Depuis quelques années, une équipe franco-israélienne conduit chaque année des fouilles pour mieux connaître le site. À cause de la présence de Français dans l’équipe, on trouve pas mal de documents sur l'Internet. Le château est composé de deux ensembles concentriques : le château extérieur est entouré sur trois côtés de douves larges et profondes, le quatrième côté étant composé de la pente naturelle de la montagne qui descend vers le Jourdain (550 mètres en dessous !) La destruction systématique menée par Saladin a laissé presque intact le glacis en basalte du château extérieur.
Vue aérienne de Belvoir, le nord est à droite (source : https://journals.openedition.org/bcrfj/7398)
Une fois franchie la barbacane orientale, on entre dans l’enceinte : tout au long est (ou était, devrais-je plutôt dire !) édifiée une “salle sans fin”, une simple voûte ménageant un espace assez vaste pour les activités du château. Au-dessus de la voûte, le chemin de ronde. Au centre, le château intérieur (les thérésiens apprécieront) dont la structure est la même que l’extérieur, sinon que l’unique entrée se trouve du côté ouest : ainsi les éventuels assaillants devaient contourner le château intérieur pour y rentrer. À l’intérieur, là aussi, une salle sans fin avec encore quelques restes de cloisons ménageant divers espaces. Dans la cour centrale, les vestiges de la cuisine et une rampe qui monte à l’étage (disparu). À l’étage, il y avait vraisemblablement les installations conventuelles, dont la chapelle. Les archéologues lyonnais ont récupéré les pierres éparses autour du site pour tenter de restituer le plan, les volumes et la décoration de ladite chapelle.
Une autre caractéristique du château est l’utilisation, lors de la construction d’agrafes métalliques pour assurer la cohésion du bâti (d’autant que le mortier est de mauvaise qualité). Par conséquent, sur place, j’ai cherché ces fameuses agrafes et de fait, nous en avons vu plusieurs. La conférence d’Anne Baud, qui co-dirige les fouilles, est très intéressante.
Nous ne nous sommes pas attardés car nous avions rendez-vous pour la messe à 11 heures à la Primauté de Pierre. Nous y avons retrouvé le P. Cyprien Comte, du diocèse de Toulouse. Il a étudié, comme moi, à l’Institut Biblique de Rome mais deux ans après. Depuis 10 ans, il est directeur spirituel au séminaire de Toulouse. Son oncle est prêtre dans le diocèse de Montpellier et célébrait les messes pour les louveteaux, in illo tempore. Avec lui, trois de ses six frères et sœurs… Et, invités surprises !, cinq séminaristes du séminaire de Toulouse (un Cadurcien, deux Perpignanais, un Toulousain et un Montpelliérain). Le Cardurcien connaît le parrain de mon neveu… Ce petit groupe hétéroclite s’est retrouvé uni par l’eucharistie dominicale (mais nous avons célébré la messe de la Primauté de Pierre). Puis nous nous sommes dirigés vers le Capharnaüm orthodoxe. Le lieu est bien plus calme que celui des Latins, à 200 mètres à l’ouest. Il faut dire que c’est moins intéressant sur le plan archéologique, mais la petite église byzantine est charmante avec ses jolies icônes illustrant les épisodes évangéliques situés autour du lac, et une grande table permet un pique-nique sympathique. Nous renouions avec le soleil, invisible depuis longtemps (entre le 26 et le 28 février, il est tombé 135 mm d’eau, soit 25 % de la moyenne annuelle !)
Après le pique-nique, nous nous sommes séparés. Avec mon véhicule, nous avons opté pour Magdala, avec ses vestiges de la ville portuaire d’où Marie Madeleine était originaire. Et notamment la fameuse synagogue du Ier siècle, peut-être même fréquentée par Jésus. Je n’y étais pas passé depuis trois ans et les constructions du centre d’accueil des Légionnaires du Christ ont avancé. Puis, il a fallu rentrer à la maison, il n’était que 16 h, mais il y avait de la route. La lumière sur la rive est du lac était magnifique. Dans la voiture, j’ai écrasé.
Arrivé chez Laurent-Pierre et Laurence, installation du couvert, apéro et le P. Cyprien et ses amis sont arrivés. Laurence avait préparé le désormais traditionnel poulet à l’arak et aux clémentines. En voici la recette trouvée sur Internet. En attendant qu’il soit à point, Gontran nous a fait une démonstration de ses talents de prestidigitateur : quelques tours de carte qui disparaissent, changent de couleur et se retrouvent là où on ne les attendait pas ! J’étais époustouflé.
Le repas fut très sympathique mais nous ne nous sommes pas attardés car la journée avait été fatigante…
Ce lundi, messe matutinale à l’Ecce Homo, puis journée à la bibliothèque.
À bientôt,
Étienne+

vendredi 1 mars 2019

La pluie est tombée, les torrents sont venus (Mt 7,25.27)

καὶ κατέβη ἡ βροχὴ καὶ ἦλθον οἱ ποταμοὶ
kai katebè hè brochè kai èlthon hoi potamoi

Chers amis,
Dimanche, je suis allé à la messe à Abu Gosh, comme toujours belle et priante. À l’apéritif, le frère Dominique m’a invité au déjeuner. Ce fut très sympathique (et copieux). Le repas est pris en silence mais le café est l’occasion d’une petite récréation. Le P. Abbé est venu pour le café. En ce moment, il ne va pas très bien. Je sens que cela inquiète un peu la communauté.
Puis, je suis rentré en bus jusqu’à la gare centrale. J'ai regardé les travaux en cours dans le quartier : Porte de la Ville avec une vingtaine de tours, des logements, des milliers de m² de bureaux... Un peu de gigantisme. 
Montage photo des projets urbains dans le quartier de la gare
Ensuite, je suis descendu le long de la rue de Jaffa en faisant quelques emplettes : des amandes pour grignoter, du shampooing et quelques babioles.
Cette semaine, j’ai bien travaillé. Mon directeur m’avait demandé de lui donner quelque chose à la fin du mois de février. Chose promise, chose due… En fait, je me suis régalé à faire ce petit travail. Pourvou qué ça doure !
Sinon, je suis bien content d’avoir fait le pèlerinage paroissial il y a quinze jours : depuis le départ du groupe, c’est pluie, vent et froid… Mercredi, il a plu 53 mm à Jérusalem, soit 10 % des précipitations annuelles moyennes (537 mm)
Et jeudi, il a plu toute la journée, mais le site des relevés météo n’a pas encore été mis à jour. Il y a eu des inondations dans les vallées autour de Jérusalem. Sur la photo, vous voyez un type qui a grimpé sur le toit de sa voiture en attendant les secours (Rassurez-vous, j’ai vu une vidéo où les pompiers le sortent d’affaire).
Jeudi soir, après la messe, je suis retourné à l’École Biblique pour une conférence organisée par l’association Nostra Aetate. Gad Barnea, directeur de l’association a traité du thème « Mystique juive : de la Kabbale au Hassidisme » : 25 siècles de mystique juive en une heure. C’était intéressant, mais on sentait qu’on abordait un continent. Et manifestement, la kabbale, c’est un peu plus que le bracelet rouge de Madonna.
Sinon, en ce moment, on parle beaucoup de la mise en examen du premier ministre pour différentes affaires : fraude, abus de confiance et corruption. La situation se complique quand on sait qu’il y a des élections législatives dans un mois et demi… Et que le procureur qui a prononcé la mise en examen est l’ancien “secrétaire du gouvernement” du premier ministre qui l’a ensuite nommé procureur général. Beau pataquès ? ! Le Likoud a saisi la cour suprême pour empêcher le procureur de prononcer l’inculpation avant les élections. Pour les affaires, j’ai trouvé un article du Times of Israel qui décrit le tout. En fait, les procédures sont tellement longues que l’effet sur les élections sera vraisemblablement minime.
J’ai aussi eu rétrospectivement peur… L’autre mardi, avec mes pèlerins, nous avons visité l’esplanade des Mosquées, nous sommes allés presque partout sauf près de la Porte Dorée et c’était tant mieux… Car il y a eu quelques heurts ces jours-ci. Le waqf, la pieuse fondation, qui gère l’esplanade a décidé de rouvrir la salle de prière de la Porte Dorée, fermée d’autorité par Israël lors de la deuxième Intifada. En représailles, Israël a donc cadenassé l’accès à cette salle. Les musulmans craignent qu’Israël ne s’en empare pour faire un lieu de prière juif… Alors évidemment, ça chauffe ! Tout cela, dans le contexte des élections israéliennes, vise aussi à faire capoter le trumpesque « deal du siècle » concernant Jérusalem. Et les Palestiniens et Jordaniens espèrent aussi empêcher les Saoudiens de jouer un rôle dans l’administration de ces sanctuaires. Il faut dire qu’il y a 100 ans, les hachémites ont été dépossédé de la Mecque par Ibn Séoud et que la possession des lieux saints musulmans de Jérusalem était un peu le lot de consolation… Mais il semblerait que la diplomatie du pétrole tente d’ébranler cet état de fait…
Comme vous voyez, la pluie est tombée et les torrents sont venus.
À bientôt,
Étienne+