vendredi 8 avril 2022

Ils jeûneront ce jour-là (Mc 2,20)

νηστεύσουσιν ἐν ἐκείνῃ τῇ ἡμέρᾳ
nêsteusousin en ekeinê tê êmera

Chers amis,
Depuis lundi dernier, j’ai repris mes habitudes hiéroslymitaines…
Lundi, j’ai toutefois commencé par une bonne sieste. Comme j’avais reçu le résultat de mon test du matin (opportunément négatif !), j’ai pu aller à la bibliothèque. En sortant, j’ai réalisé qu’il faisait assez chaud : mardi, il a même fait 31 °C ! Alors qu’au même moment en France, on craignait le froid. À l’EBAF, formalités pour établir ma carte de bibliothèque qui est jaune cette année. Le problème a surtout été de me trouver une place ! Depuis mon départ début 2020, le bibliothécaire a changé et il a un peu réorganisé les locaux. Il y a pas mal de places en plus mais manifestement, cela ne suffit pas ! Au début, il m’a attribué la place 408 qui était auparavant un ordinateur pour consulter le catalogue informatique. C’est pas la place la plus cool du lieu : tu fais face à la porte d’entrée et toute personne qui rentre passe devant toi… Bonjour l’intimité.
Heureusement, le lendemain, une bibliothécaire est venue me trouver pour me mettre à la place 309, normalement occupée par le P. Dominic, un o.p. indien, qui est absent ces jours-ci… Je sens qu’il faut que je me prépare à une existence d’étudiant migrateur. Pourtant, si les postes de travail sont attribués, cela ne signifie pas pour autant que la bibliothèque ressemble à une ruche avec des tas de gens intelligents qui lisent, écrivent et farfouillent. En fait, l'ambiance est plutôt calme. Sinon, ne vous inquiétez pas la bibliothèque est encore chauffée, je ne risque pas d’avoir froid. En fin d’après-midi, je retrouve Anthony mon directeur. C’est encourexigeant, le néologisme transparent vous dit ce que je ressens… Cela m’oriente pour ces semaines de travail…
C’est parti !
Le soir, messe avec les Frères… Je célèbre avec le Prions en Église puisque le nouveau missel n’est pas encore arrivé. Mardi bibliothèque. Mercredi matin, bibliothèque puis je vais déjeuner chez Lina, resto de hummus derrière le Saint-Sépulcre. J’y retrouve Marie des Neiges qui passe trois semaines à Jérusalem pour travailler aux biens culturels de la Custodie. Le projet du Musée Terra Sancta avance. La semaine précédente, il y avait le Comitéscientifique avec la crème des conservateurs d’Europe. Marie des Neiges travaille au catalogage de l’orfèvrerie et fait profiter le projet de ses compétences en informatique. Elle est devenue imbattable en poinçons. Retour à la bibliothèque…
Dans l’après-midi, je croise Henri, un prêtre de Notre-Dame de Vie qui a soutenu sa thèse à Jérusalem, il y a 6 ans. Il travaille pour la BEST pendant trois mois. Nous discutons un moment. Plus tard, Cyriaque est venu me proposer de prendre un thé à la salle-à-manger de l’EBAF. Il est prêtre du diocèse de Quimper, membre de Notre-Dame de Vie et fait partie de mes anciens étudiants au milieu des années 2010. Il termine sa licence à l’Institut Biblique. Comme il n’a plus de cours à Rome, il reste toute l’année à Jérusalem et profite des atouts de la Ville sainte.
Jeudi, je ne suis pas allé à la bibliothèque : le matin, j’avais une séance du séminaire sur l’Épître aux Romains, que je suivais en visio. Un étudiant a fait un très bon exposé sur le chapitre 9. Ensuite, il y avait une heure de débat, assez intéressant mais difficile à suivre à distance. Puis débriefing avec les deux autres professeurs. L’après-midi, conseil de formation sacerdotale du Studium, pour discuter des séminaristes. Et cela nous a menés jusqu’à la fin d’après-midi. C’est dommage, j’ai raté la conférence de l’EBAF organisée ce jeudi soir : “Le rouleau du Temple : entre réalité et fiction”. Il s’agit d’un des manuscrits de la mer Morte retrouvés au début des années 50. C’est le seul document de ce type, une feuille de cuivre sur laquelle ont été poinçonnés des lettres avant de rouler le tout… Pour déchiffrer le document, il a fallu découper la feuille en petits morceaux. Le texte est une liste de soixante trois trésors cachés dans les environs de Jérusalem, totalisant 160 tonnes d’or et d’argent…
Un exemple d’indication de cachette au trésor :
Le rouleau de cuivre lors de sa découverte
Le rouleau de cuivre lors de sa découverte

 

(3) Dans la grande citerne qui se trouve dans la cour du péristyle, du côté de son fond, scellée dans le mur (circulaire), en face de l'ouverture supérieure : neuf cents talents.

(9) Dans la citerne qui est en face de la porte orientale, à une distance de quinze coudées, il y a des vases et dans le canal qui s’y trouve : dix talents. ∆Ι 

(47) Dans la citerne de la vallée de Job (…), dans le souterrain (près de) sa source (il y a) une pierre noire, (à) deux coudées, c’est l’ouverture : trois cents talents d’or, et des vases : vingt coupes.

 

Vous comprenez donc l’“enthousiasme” qui entoure le rouleau. Il est conservé à Amman en Jordanie puisque le site de Qumrân était en Jordanie à l’époque de sa découverte. Je mettrai la vidéo sur le blog quand l’EBAF l’aura mise sur Youtube.
Aujourd’hui, je suis allé à la bibliothèque. Travail intense. En arrivant, j’ai réalisé que mon séjour de quatre semaines correspondait assez précisément au Ramadan. La prière du vendredi chez les musulmans a une importance toute particulière et à Jérusalem, il y a foule. Les années précédentes, il m’est arrivé de parcourir en près d’une heure le trajet entre l’Ecce Homo et la porte de Damas tellement il y avait de monde vers 13h30 lorsque je sortais de la messe et du déjeuner avec la communauté du Chemin Neuf, tellement la foule était dense. Il faut dire que l’Ecce Homo est tout contre l’une des sorties de l’esplanade des mosquées. Tout le monde retourne chez soi en passant par la porte de Damas qui dessert les trois gares routières, d’où les bus repartent vers le territoire palestinien. L’une de ces gares est devant l’École Biblique, et les bus partent vers Ramallah et Naplouse. Devant l’EBAF, les policiers israéliens disposent des barrières partout pour canaliser la foule, il m’a fallu en enjamber pour accéder à l’entrée de l’EBAF. Je me suis souvenu des difficultés que l’on a ensuite à sortir et à revenir en milieu de journée, lorsque la foule est la plus nombreuse. En plus, l’attaque terroriste d’hier soir à Tel Aviv a fait monter la tension d’un cran. Les Israéliens sont sur les dents et les Palestiniens s’échauffent vite… Par conséquent, je suis resté toute la journée à l’EBAF. Un vendredi de carême, on peut… À 17h30, entretien avec Anthony avec des encouragements.
Je rentre chez les Frères. La cour est remplie des élèves qui répètent pour les Rameaux avec tambours et cornemuses. Arrivé à l’étage, je salue chaleureusement le Frère Fadi, Frère visiteur (équivalent du Provincial). Il a eu quelques mésaventures pour entrer en Israël entre test PCR non fait et téléphone disparu. Nous avons évoqué aussi l’explosion du 4 août 2020 au Liban. Elle a dévasté le collège des Frères de Beyrouth et la maison provinciale, tous deux situés à 700 mètres de l’épicentre de l’explosion. Providentiellement, tout était vide au moment de l’explosion. À en parler avec lui, on sent à quel point cet événement a marqué les esprits.
Dans mon bureau, je guette le coup de canon qui signale le coucher du soleil et donc la fin du jeûne pour les musulmans. Depuis ma fenêtre on est aux premières loges… En fait, les gens parlent de coup de canon, mais c'est juste une fusée qui fait un gros boum. Depuis l'École Biblique, on a l'impression d'être sous les bombes car la fusée est tirée d'un endroit voisin. Le matin, il y a aussi une fusée un peu avant 5 heures, pour se réveiller en ayant le temps d'avaler quelque chose avant le lever du soleil.
La vidéo est prise de ma chambre.
Messe avec les Frères, dîner et rédaction de ce billet.
À très bientôt,
Étienne+

lundi 4 avril 2022

Après deux ans (2M 10,3)

μετὰ διετῆ χρόνον
meta dietê chronon

Chers amis,
L’eussiez-vous cru ? Après une pandémie, quelques confinements, alors qu’une guerre terrible se déroule en Ukraine, après deux années d’immobilité, me voilà reparti pour la Terre Sainte… J’avais déjà programmé un séjour à Jérusalem pour Noël 2021, mais le variant omicron en a décidé autrement. Le 1er novembre, Israël ouvrait largement ses frontières et les refermait brusquement le 28… Chou blanc ! J’ai donc transformé mon projet en mois monastique à l’abbaye de Ganagobie, entre Manosque et Sisteron. Quatre semaines de silence, entre offices monastiques, repas avec lecture recto tono et étude en cellule. J’ai adoré ce temps… même si l’efficacité du travail ne fût pas aussi optimale… Israël a rouvert ses frontières la veille de mon retour à Saint-Didier.
Nouvelle tentative pour Pâques, qui semble marcher. L’ouverture des frontières ne signifie pas que c’est facile. Il faut évidemment monter patte blanche du point de vie sanitaire avec un formulaire en ligne, un PCR avant le départ et un autre à l’arrivée en Israël.
Mon dernier test remontait au mois de mai ! Vendredi matin, je suis donc allé me faire tester en même temps que j’allais établir une procuration pour les deux tours de l’élection présidentielle. Test négatif, ouf !
Dimanche, préparation de la valise, ménage de ma chambre (pas du luxe). Messe dominicale à NDV, ce qui ne m’était pas arrivé depuis l’été dernier. À la sortie, quelques têtes connues. Il a fallu entendre les sornettes de quelqu’un qui écoute sans recul critique la propagande de la “réinfosphère” sur la crise du moment… Les puces 5G et compagnie, ça va un moment !
Claude est venu me chercher et me conduire à la gare de l’Isle-sur-la-Sorgue. Quel frère ! Le train n’avait que cinq minutes de retard. Voyage sans encombre jusqu’à la gare VAMP (j’imagine toujours une femme fatale dans le genre héroïne hollywoodienne des années 40). À l’aéroport, je grignote un petit quelque chose et me dirige vers l’enregistrement. Avant même l’ouverture des guichets, l’avion est annoncé avec du retard. Chouette !
Une jeune femme me demande mon passeport, mon PCR et l’Ishour, formulaire avec les infos sanitaires. Je n’ai rien reçu dans ma boîte mail. J’ai bien le reçu du paiement du test PCR de l’arrivée… la jeune femme n’est pas inquiète, je flippe ! Je finis pas trouver le mail dans les spams. Pfiou !
Une autre jeune femme vient me chercher, me parle en anglais et finit par me confier à un type qui parle français. On discute un moment, ça a l’air de passer mais il faut quand même fouiller les bagages. J’attends, encore sous le choc de la révélation qui vient de m’être faite : “Cézanne Business Lounge is not Kosher”. 😱 Je les vois tripoter ma boîte de café Nes ® “fine mousse”. Il faut vous avouer qu’on ne trouve pas un café soluble potable dans le pays. Donc quand je viens pour un mois, j’apporte les munitions ! Cela les intrigue.
Finalement, la fouille de mes sacs ne dure pas trop longtemps. J’enregistre mon bagage, je franchis les contrôles de sécurité et le contrôle de passeport. C’est très rapide, il n’y a personne.
Il va désormais falloir patienter : notre avion est annoncé avec 1h45 de retard, nous partirons vers minuit ! J’exulte de joie, vous vous en doutez ! Pour patienter, j’ai du popcorn fait à Sainte-Garde… Les gamins commencent à s’exciter sous le coup de la fatigue.
L’avion finit par arriver à 23h40 (le décollage est annoncé à 23h50, je commence à douter…) Nous embarquons dans un relatif désordre. Au bout de la passerelle, il y a un concours de pliages de poussettes doubles, tout à fait le lieu pour se livrer à cette activité.


Je me retrouve assis à ma place qui donne dans l'allée. À droite la maman et les jumelles de trois ans, que l’on vient d’arracher au sommeil quand on a plié la poussette. Et ça geint ! À droite, moi, du côté de l’allée; au milieu, la fille aînée de 14 ans, et le petit frère côté hublot. Le petit frère n’a pas été pénible. À peine assis, il s’est mis à dormir et n’a pas bronché de tout le voyage. En revanche, la fille… Toutes les cinq minutes, elle appelait sa mère : “Imah !” (maman en hébreu). Imaginez la voix un peu nasillarde qui s’attarde sur la deuxième syllabe en remontant légèrement le ton, avec une nuance de tristesse : on se serait cru sur le pont du Titanic au moment d’embarquer dans les canots en séparant les familles. À un moment, la jeune fille a parlé à sa mère, je tentais de somnoler. Du coup sa mère m’a réveillé pour me demander en hébreu de me lever pour que sa fille puisse aller aux toilettes ! Je devais représenter un danger pour la vertu de la gamine qui pourtant ne se gênait pas pour poser ses bras sur l’accoudoir comme les enfants lorsqu’ils mangent leur steak-frites avec les bras en ailes d’avion.
Bref, on finit par atterrir assez brutalement surtout que l’avion a rattrapé une partie de son retard (environ ¾ d’heure). Le débarquement est rapide. Le contrôle de passeport, une formalité. Les bagages ne tardent pas. Il faut maintenant se diriger vers le lieu des tests. Impressionnant d’arriver dans le grand hall de l’aéroport réorganisé avec des barrières dirigeant les voyageurs vers la zone de test. Le test est rapidement fait : un écouvillon dans la bouche contre la joue gauche puis dans la narine gauche (heureusement, c’est fait dans cet ordre…) ; un autre à droite. On peut enfin sortir. Je retourne dans le hall pour faire un retrait de shekels… Il est désormais trop tard pour prendre le sherout : ce sera plus rapide d’attendre le premier train de la journée à 6h30 (en plus c’est cinq fois moins cher). Je suis surpris de la rapidité du trajet. Encore un peu de patience dans le tram, jusqu’à la mairie. Enfin, je descends et aperçois ma destination.
Le Collège est ouvert, je salue le portier qui m’accueille avec un grand sourire et m’ouvre l’ascenseur. Je vois les frères qui vont bien et me font fête ! Un café (le fameux café soluble israélien !).
Je déballe ma valise, je retrouve mes cartons dans le placard avec quelques affaires (toilettes, chaussures, quelques vêtements). Puis je vais me coucher après presque 24h debout. J'ai la joie de retrouver mon couvre-lit préféré !
À bientôt ! Cet après-midi, je vais à la bibliothèque.

jeudi 1 octobre 2020

Où est ta pestilence, ô Mort ? (Os 13,34)

אֱהִי דְבָרֶיךָ מָוֶת
ˀĕhî ḏǝḇāreyḵa māweṯ


Avec le P. Firas à l'Ascension 2016
Aujourd’hui, en passant à la bibliothèque du Studium de Notre-Dame de Vie, je trouve le dernier numéro de Terre Sainte Magazine. J’ai l’œil d’abord attiré par la couverture avec le beau tableau de saint Jérôme, dont c’était la fête hier. Au verso du numéro, je trouve le billet d’humeur de la rédac’chef française qui accompagne une photo sur laquelle je reconnais le Père Firas qui était curé de la paroisse latine de Jérusalem lors de ma première année (2015-2016). Je concélébrais assez souvent avec lui et je me suis souvenu que je comprenais un peu de ses homélies. En fait, le petit billet annonçait sa mort, ainsi que celle de son confrère franciscain au couvent d’Alep où il était depuis son départ de Jérusalem. Ils sont tous les deux morts du fichu virus qui nous mène la vie dure depuis le début de l’année.
Quelle tristesse ! Je n’arrivais pas à y croire ! Je garde de lui l’image d’un doux colosse, qui parlait avec calme et conviction pendant les homélies et qui accueillait toujours avec le sourire quand je me pointais dans la sacristie de Saint-Sauveur. J’ai beau me dire qu’il continue sa mission auprès du Christ, ça me touche.