mercredi 6 janvier 2016

Nous sommes venus l’adorer (Mt 2,2)

ἤλθομεν προσκυνῆσαι αὐτῷ
èlthomen proskunèsai autôi
 
Quelle belle journée que cette célébration de l’Épiphanie in situ
Grâce à mes contacts bien introduits à la Custodie, j’ai pu prendre part à cette journée. Rendez-vous était fixé à 8h30 à Notre-Dame (de l’autre côté du boulevard de la Porte Neuve) ; je retrouve fr. Mateo, un mariste espagnol qui suit les cours de topographie. Dans le car, une ambiance franciscaine très sympathique, ça rigole, ça blague. Le bus est surpeuplé mais il part quand même. Le trajet a beau être court (en distance) il nous faut presque ¾ d’heure pour arriver sur place.
En fait, le chauffeur voulait aller se garer chez les Franciscains (parking gratuit) et éviter le terminal (parking payant). Mais le policier de faction ne voulait rien entendre car Bethléem était en “état de siège” toute la journée : les Latins (nous !) célébraient l’Épiphanie, alors que les Orientaux (orthodoxes, catholiques de rites orientaux, arméniens, coptes… bref tous les autres !) célébraient dans l’après-midi les Premières Vêpres de la Nativité. Ce décalage par rapport à notre célébration calendale provient de la réforme du calendrier julien (inventé, dit-on, par ce sacré Jules César) opéré par le Pape Grégoire XIII, d’où le nom de calendrier grégorien, qui est le nôtre encore aujourd’hui. En 1582, on a rattrapé la dizaine de jours perdus depuis l’origine de notre ère à cause d’un trop grand nombre d’années bissextiles (dix 29 février en trop en 16 siècles !). Depuis 1900 et jusqu’en 2100, le décalage est de 13 jours.
On monte à la basilique. Je concélèbre à la messe dans l'église latine dédiée à sainte Catherine d’Alexandrie. Le Custode (équivalent du Provincial des franciscains de Terre Sainte) est mitré puisqu’il a rang d’évêque. Nous sommes honorés par la présence officielle au premier rang des quatre consuls généraux “latins” : le Français, le Belge, l’Italien et l’Espagnol. En fait, la France est représentée par Mme le vice-consul. Honnêtement de ma place, j’avais une bonne vue sur les consuls et seul l’Espagnol chantait à pleine voix l’Alléluia « irlandais ».
Les deux chorales (paroissiale et custodiale) chantent, c'est bien et, au dire de tous, incomparablement meilleur qu’à Noël. Je remarque toutefois que certaines choristes chantent très discrètement (certainement des ventriloques !) Pourtant, leur mise est rien moins que discrète... Et leur placement est idéal pour obtenir de bonnes photos...
La messe est dite en arabe et en latin. L’homélie donnée par le curé est un peu longue mais on y respire la bienveillance, ça change du ton des prêches du vendredi à la mosquée où même si on ne comprend rien, transpire la violence. En revanche, je suis estomaqué par le débit du custode lors de la messe : il galope… Autant, je n’aime pas trop la manière de certains jeunes prêtres qui dé-ta-chent soi-gneu-se-ment tou-tes les syl-la-bes lors-qu’ils di-sent les pa-ro-les de la con-sé-cra-ti-on, autant une rapidité excessive est nuisible à l’intelligibilité… La communion se déroule dans un calme relatif, alors que c’est souvent la pagaille.
Après la messe, le fr Stéphane (Gardien = prieur, du couvent de Jérusalem) me propose d’aller dans la Basilique assister à l'arrivée du patriarche grec orthodoxe. En fait, on l’attendait plus tard mais il était déjà là parce que beaucoup de gens ne sont pas venus l'accueillir. Il semble qu'il soit un peu contesté par ses fidèles... Peu d’affluence, il a pu avancer rapidement et entrer plus tôt qu’à l’accoutumée. Nous descendons dans la grotte pour vénérer l'Enfant-Jésus qui est à l'autel de la mangeoire assis sur un petit trône doré. La statue n’est plus celle déposée à Noël sur l’étoile d’argent, mais celle d’un petit garçon assis et bien sage. Il nous bénit.
Le repas est partagé à la Casa Nova, la maison d’accueil des franciscains. Je vérifie la typologie des agapes post-liturgiques franciscaines que m’a apprise mon amie Marie des Neiges, volontaire à la Custodie : petite fête => petit en-cas ; grande fête => grand repas. Aujourd'hui, c’était très grand repas. Menu italien : antipasto, pasto, primo et dolce… Mais les Italiens ne savent pas ce que c’est que la galette des Rois ! Nous avons donc eu une sorte de forêt noire sans cerise confite… Dommage. Mais les lasagnes étaient excellentes. Après le café (expresso !), le fr. Stéphane (qui nous avait déjà fait visiter la Basilique en octobre avec l’ÉBAF, nous fait voir quelques lieux du couvent franciscain (dont il a été gardien il y a quelques années). Il nous montre surtout les parties croisées qui sont encore visibles. Ensuite, nous allons prier dans la Basilique : le fr. Stéphane nous fait remarquer que dans ce lieu, partagé par les Grecs, les Arméniens et les Latins, tout se passe bien. Les Grecs célèbrent à leur autel, les Arméniens de Jérusalem et de Bethléem s’abstiennent de fêter Noël à ce moment-là pour mettre leurs autels à disposition des Syriaques et des Coptes. Nous fêtons l’Épiphanie, et nous sommes témoins d’une épiphanie de l’Épiphanie : les Grecs (venus d’Europe), les Syriaques (provenant d’Asie) et les Coptes (africains) sont venus ici adorer l’Enfant. Chaque célébration se déroule dans le calme et le recueillement ; à tour de rôle, chaque rite se déplace pour aller encenser la grotte de la Nativité. C’est fascinant et cela fait mentir ce que l’on dit sur ces lieux saints, trop souvent présentés comme des signes de division et de scandale alors que nous sommes à ce moment, témoins de l’unité dans la foi en l’Incarnation du Fils de Dieu parmi nous !
Mais il est l’heure des Vêpres (15h30 !) qui sont célébrées dans l’église Sainte-Catherine : à cause d’une histoire de chiffons, je ne peux y participer avec les prêtres et les frères franciscains... Je n’ai pas de soutane ! Tant pis, tout est grâce ! Devant le Custode, trois franciscains revêtus de chape colorées (une blanche, une rouge, une violette) portent l’un, une rose d’or, l’autre, un flacon de myrrhe et le troisième une cassette d’encens. Ils incarnent les rois mages.
Les trois “rois mages”
À l’issue des Vêpres, la procession s’ébranle : tous les prêtres s’engouffrent dans la grotte avec le Custode : vu la quantité d’encens versé dans l’encensoir, c’est héroïque : ils doivent risquer l’asphyxie dans l’atmosphère confinée de la grotte… Les rois mages font hommage de leurs présents à l’Enfant-Jésus. Je réussis à me mettre dans l’axe de la sortie et j’entraperçois ce qui se passait à l’intérieur : mouvement de chape, bâtons des kawas, nuées d’encens. Puis la procession sort de la grotte.
Vénération du Bambin' Gesù
Le Custode porte l’Enfant-Jésus et on chante le Te Deum, suivi d’un les anges dans nos campagnes en latin, chanté en boucle. Le Custode fait trois fois le tour du cloître précédé des prêtres et suivi du chœur de la Custodie. J’essaie de remonter la procession pour m’approcher de l’Enfant-Jésus, mais le chœur fait corps (et barrage !). Arrivé dans l’église, je me suis dit qu’au lieu de courir après l’Enfant-Jésus, je pouvais attendre qu’il me rattrape, il n’allait pas tarder. Et de fait, il est arrivé, précédé des trois rois mages : celui qui portait le flacon de myrrhe en versait dans les mains, ou les mouchoirs, qui se tendaient vers lui ; j’en ai eu trois gouttes, ça sent très bon (c’est tout de même un peu envahissant !) Je parviens à vénérer l’Enfant-Jésus (je mets dans ce baiser tous ceux qui me sont chers). La procession est bouleversante de simplicité et de foi : les gens embrassent l’Enfant-Jésus avec une dévotion qui m’a mis les larmes aux yeux. Chez nous, c’est toujours plus intellectualisé.
À la fin, tout le monde retourne dans le chœur de l’Église et le Custode bénit l’assemblée avec l’Enfant-Jésus. Deo gratias !

Retour au bus, on poireaute un peu et sur les 18h30, j’étais au Collège. Bonne nuit.
J’ai pris goût à ces célébrations et je rempile pour le baptême du Seigneur.
Étienne+
PS: Vous pardonnerez la piètre qualité des photos, dues à mon téléphone. J’avais laissé mon appareil-photo à la maison.

mardi 5 janvier 2016

Dans le jardin, un tombeau neuf (Jn 19,41)

ἐν τῷ κήπῳ μνημεῖον καινόν
en tôi kèpôi mnèmeion kainon 

Chers amis,
Samedi, j’avais projeté d’aller me promener dans la matinée et au moment de partir, je croise Fr. Daoud dans le couloir et il me propose de l’accompagner avec toute une équipe dans un foyer pour personnes handicapées à Béthanie. Adjugé vendu, je pars… Le trajet est un peu long parce qu’il faut passer sous le mont des Oliviers (par le tunnel), traverser le check-point de Ma’ale Adumim, descendre la route sur quelques kilomètres, frôler la colonie israélienne de Ma’ale Adumim et remonter vers la ville arabe que l’on traverse avant d’arriver au foyer… qui se trouve à 250 mètres du check-point… Sous le mont des Oliviers…
Le foyer en construction
Le foyer “Four Homes of Mercy” est assez grand (c’est surprenant) et accueille 70 personnes handicapées de tous âges : des enfants, des adultes et des personnes âgées. Ce sont des personnes atteintes d’un handicap intellectuel ou IMC, curieusement pas de personnes trisomiques dans le foyer. On a passé deux heures à chanter ; pour moi, la difficulté consistait à communiquer avec des personnes alors que je ne parle pas leur langue et qu’elles ne parlent pas la mienne… Honnêtement, au départ, avec le monde entassé dans la petite salle, c’était pas fantastique. Vers la fin, oui, la salle s’était un peu vidée, j’ai blagué avec quelques-uns des enfants. En plus, les chants, j’ai eu un peu du mal : la sono était poussée au maximum (mais les Palestiniens semblent ne jamais savoir qu’on peut baisser le volume) et « Vive le vent d’hiver » en arabe, quatre fois en boucle, j’ai eu un peu de mal… Au bout d’un moment, j’avais la tête comme un “compteur bleu” (spéciale dédicace elv) et je suis sorti dans le couloir. J’en ai profité pour regarder les panneaux qui décrivent l’œuvre qui fêtait l’année dernière ses 75 ans. Franchement, le boulot est impressionnant surtout si l’on considère la situation sociale et politique de Béthanie. Vous avez ici une photo du bâtiment au moment de la construction. Aujourd’hui, il y a un long couloir bordé de chambres entre les deux parties visibles et toute la colline derrière est couverte d’immeubles rutilants appartenant à la colonie de Ma’ale Adumim.
À la fin, le directeur [tout en rondeurs = ⃝  ] nous a offert le café et le cnafé, la spécialité du Nouvel An par ici : ça a la forme d’un nem mais c’est fourré avec du fromage (qui ressemble à du saint-moret) et l’extérieur est une préparation qui a la couleur et l’aspect des carottes râpées mais c’est en en sucre. Un brin écœurant (on n’en prend pas deux).
L’après-midi, après la sieste, j’ai vu que le soleil était sorti (depuis mercredi il fait un temps pourri avec des pluies abondantes, du vent, et du froid). J’en ai profité pour aller me balader mais mon optimisme m’avait fait omettre le
La reading station
parapluie ; grave erreur ! car au bout d’un quart d’heure de marche, il s’est mis à pleuvoir à grosses gouttes… Cela n’a pas entamé ma détermination et j’ai continué à marcher bon pas : monastère de la Croix et retour par l’ancienne voie ferrée déjà empruntée (mais dans l’autre sens) l’avant-veille avec Pierre. Je me suis arrêté à la reading station. Il s’agit d’un ancien abribus reconverti en bibliothèque ouverte. Les gens déposent leurs livres et peuvent en prendre (deux seules contraintes : pas de dictionnaires, et pas de livres religieux destinés à la geniza). Avec un peu de patience, on doit pouvoir reconstituer les œuvres complètes de Barbara Cartland dans ce genre d’endroit. J’ai emporté un livre qui s’appelle Comment faire son alyah en 20 leçons, témoignage d’un médecin juif français qui a décidé à l’approche de la cinquantaine de « monter » (alyah en hébreu) à Jérusalem et de s’y installer. Le livre date de 1987 mais il y a des choses qui n’ont pas changé (la « bonne humeur » des fonctionnaires, les embrouilles immobilières…)
Dimanche, messe à Saint-Sauveur. Cette fois-ci, je n’ai absolument rien compris au sermon mais j’ai réussi à suivre l’évangile sur le feuillet en arabe. Honnêtement, ce n’était pas un exploit, l’évangile d’hier, c’était le prologue de saint Jean, ce qui m’a permis d’apprendre un nouveau mot en arabe : الكلمة, al-Kalima, la parole, le Verbe… Il faut vous dire que nous ne savons plus où nous en sommes, sur le plan météorologique avec cette pluie quotidienne ; pour les activités, l’ÉBAF a repris les siennes mais pas le Collège à cause du Noël orthodoxe qui est jeudi prochain (7 janvier) ; et pour la liturgie, nous n’avons pas encore fêté l’Épiphanie, puisqu’ici elle est célébrée le 6 janvier quel que soit le jour de la semaine. Or, chez les Frères, la liturgie est en français mais si vous cherchez dans vos bréviaires, missel et lectionnaires, rien n’est prévu pour le deuxième dimanche après Noël puisque dans les pays francophones, ce dimanche laisse la place à l’Épiphanie… Du coup, avec les Frères, on bricole en regardant sur un site Internet italien (équivalent de l’AELF).
Après la messe, repas dans un petit resto spécialisé dans le ḥoumous (il faut prononcer le ḥ en soufflant bien avec le fond de la gorge mais pas autant que la jota espagnole : ça fait Israélien ou touriste !) : c’est de la purée de pois chiche à laquelle on adjoint un peu de sésame. Je vous recommande celui aux pignons de pin… Un délice !
De ce petit coin de la Vieille Ville, je suis parti me balader à pied. J’ai pris la direction du sud, cette fois-ci. Porte de Sion, Cénacle, cimetière chrétien (avec la tombe de Schindler), descente dans la vallée de la Géhenne, remontée sur la colline d’Abu Tor (ou Giv’at Ḥanania), de là, je passe sous le monastère des Clarisses, au-dessus de la forêt de la paix. La promenade est sympa, la vue belle et la route principale éloignée. C’est le début du chemin pour se rendre à Bethléem à pied sans avoir à longer la route d’Hébron (2x2 voies avec en plus une double voie centrale pour les bus).
On arrive à la promenade Haas (« Si vous souhaitez laisser à la postérité votre nom gravé dans le marbre, et si vous avez un peu d’argent, Israël est le pays idéal pour cette ambition. Voici comment il faut procéder. D’abord, trouver le bureau ministériel qui s’occupe des projets non encore réalisés. C’est le plus difficile. Après, ça va tout seul. L’État finance pour moitié un projet si un généreux donateur finance l’autre, en échange de son nom apposé au vu des foules supposées reconnaissantes » Moshé Gaash, Comment faire son alyah en 20 leçons, p. 54) De fait en Israël, les gens font inscrire leur nom partout : sur les bancs des parcs, sur des stèles dans la rue, sur la façade des bâtiments publics, j’en ai même vu l’autre jour sur un audioguide ! (generously granted by X and Y in loving memory of their son W, too soon departed, 197X-200X))… Quand j’étais enfant, mes parents me disait des choses sur les gens dont « les noms sont écrits partout », et que pour vivre heureux, il fallait vivre caché [avec le Christ, en Dieu, ça va de soi]… Mais les gens ici ne doivent pas vivre tout à fait selon les mêmes principes.
De là, j’ai profité du panorama sur la Vieille Ville par le sud. Une famille francophone célébrait la bar mitsva du petit… Les dames étaient habillées comme pour monter les marches à Cannes et les mamies se déplaçaient dans un froufrou de fourrure (li vison, la pantire, li rat misqué…)… Mais tout ce monde-là parlait comme dans La vérité, si je mens. Fou rire…
De là, je me suis rendu compte que je n’étais qu’à deux pas de Talpiot Est. Disposant à ce moment-là de la 4G sur mon téléphone, ce qui tenait du miracle (parfois sur la rue de Jaffa, ça marche pas ! Imaginez que vous n’ayez pas la 4G sur les Champs Élysées !), j’ai fait quelques recherches, pour retrouver le lieu du tombeau de Talpiot, devenu soudainement fameux en 2007 (lors de mon premier séjour) lorsque James Cameron (Titanic, Avatar) a produit un “documentaire”[1] sur ce tombeau découvert 25 ans plus tôt. Il suggère, sans rien affirmer, que ce tombeau pourrait être celui de Jésus qui - soyons de ces rebelles qui enfoncent des portes ouvertes - n’est évidemment pas ressuscité et, comme chacun sait depuis l’évangile selon saint Dan Brown, marié à Marie Madeleine. La page Wikipédia donnait les coordonnées du tombeau mais le lieu auquel je suis arrivé ne correspondait pas à mes souvenirs du documentaire. Le soir, j’y ai jeté un coup d’œil et me suis rendu compte que Wikipédia ne disait pas la vérité (eh oui, ça arrive, c'est bien de s'en rendre compte) : le tombeau est de l’autre côté de la rue… De toute façon, il n’y a rien à voir puisque des immeubles sont construits par-dessus et qu’une plaque de béton en recouvre l’entrée. Mais le cadre est surprenant : une résidence avec des immeubles, une petite galerie marchande, le jardin d’enfants, la station-service au bout de la rue. Ça pourrait ressembler à la Chamberte… Enfin, soyons honnêtes, le quartier du Saint-Sépulcre surprend parfois les pèlerins : le souk, l’agitation, les bâtiments les uns sur les autres.
Pour vous renseigner sur ce tombeau, allez voir ce blog qui recense les raisons pour ne pas accorder de crédit au documentaire.
Retour sans tarder à la maison puisque le ciel devenait noir, noir, noir…
Lundi, ben… le rythme de travail a repris. Matin et après-midi, à la bibliothèque. La reprise des activités normales évitera à ce blog de tourner à la chronique gastronomique orientale… Avec toutes les agapes des fêtes de Noël, je courais le risque. Il n’y a plus de chocolats, plus de restes du repas du 1er janvier. La vie ordinaire ! Youpi ! En rentrant à la maison, j’ai croisé Henri Vallançon qui vient passer la semaine ici pour mettre une dernière touche à sa thèse sur le prophète Élie.
Mardi matin, cours de rattrapage sur la sotériologie paulinienne, c’était la dernière séance. Konrad a présenté un livre dont j’ai oublié le titre… En fait, il était convenu qu’il en étudierait un autre mais il a potassé celui-là… Puis cours d’histoire du Levant : enfin nous entrons dans l’âge du Fer… c’est-à-dire, l’époque où l’on peut dire quelque chose du point de vue biblique. Dans les 25 dernières années, beaucoup de choses ont été ébranlées, toutes ces questions sont un chantier.
Façade du Saint-Sépulcre
Sinon, l’après-midi, nous avons visité le Saint-Sépulcre. Évidemment, je connais le lieu mais cela ne m’a pas empêché de découvrir des parties que j’ignorais encore. Il faut dire que l’histoire du lieu est complexe (la vidéo montre l'évolution du site en 3 minutes): on part d’une carrière de pierre de l’Âge du Fer (1200-600 av. J.-C.) dans laquelle quelques veines de pierre de mauvaise qualité sont laissés, formant notamment un mamelon. C’est ce mamelon, de quelques mètres de haut, qui deviendra le Golgotha. À proximité, dans les gradins formés par la carrière, des tombes ont été creusées ; l’une d’entre elles accueillera le corps du supplicié du Vendredi Saint. Il n’est pas impossible que le lieu ait été vénéré par les premiers chrétiens, mais on sait qu’en 135, à cet endroit même, l’empereur Hadrien a fait construire un temple dédié à Aphrodite. Ce temple sera détruit après le concile de Nicée (Macaire, évêque de Jérusalem, y avait supplié l’empereur Constantin de libérer les lieux de la mort et de la résurrection du Christ). En 326, sainte Hélène entreprend des fouilles et retrouve les lieux saints et les reliques de la Passion. Une splendide basilique est édifiée. Elle est sérieusement endommagée lors de l’invasion des Perses en 614 et restaurée dans les années qui suivent par l’évêque Modeste. En 1009, le calife Hakim (un déséquilibré, comme on dit aujourd’hui) fait raser la basilique et demande qu’on s’acharne particulièrement sur la tombe qui disparaît… L’incapacité des Orientaux à reconquérir les lieux saints provoque la Première Croisade qui conquiert Jérusalem ; les Croisés reconstruisent la Basilique et lui donnent sa structure actuelle. Les différents interconfessionnels, un incendie en 1808, un séisme en 1927, la deuxième guerre mondiale… La basilique était près de s’effondrer puisque tout le monde la revendiquait pour soi, mais personne ne voulait être le seul à payer, tout en empêchant les autres de l’être… Une restauration (et des fouilles) a été menée, sauvant la Basilique. Vous voyez que l’histoire est loin d'être facile (et encore, je m’en suis tenu aux grandes lignes…)
Carrière de pierre, chapelle Saint-Vartan
Rendez-vous était fixé sur le toit de la Basilique, près de la 9ème station du Chemin de Croix. Nous voyons là, des vestiges du cloître de la Basilique construite par les Croisés, dans lequel, les Éthiopiens ont construit leur monastère. À côté une église copte bâtie au-dessus d’une immense citerne de la même époque que la première Basilique. Nous en ressortons, passons dans les chapelles éthiopiennes traversées par le Chemin de Croix. Le P. Dominique-Marie nous fait admirer la façade et c’est vrai qu’elle est belle (un peu de guingois, certes… mais belle). En entrant, nous faisons la partie “pèlerinage” : Golgotha, Pierre de l’onction, Tombe. Nous passons derrière la tombe pour voir celle dite “de Joseph d’Arimathie”, qui date du 1er siècle et qui montre que ce lieu était bien une nécropole à l’époque du Christ.
Vestiges (?) du temple d'Hadrien
Ensuite, nous descendons dans la chapelle arménienne où je découvre la chapelle Saint-Vartan : elle est installée dans ce qui reste de la carrière antique, aucun doute sur l’utilisation des lieux : les coups de ciseaux sont encore visibles.
En dessous, une grosse muraille désaxée qui semble être un vestige du temple d’Hadrien. Cette chaelle se trouve tout à côté de la chapelle dite “de l’Invention de la Croix”.
Hospice russe
Puis nous avons visité l’hospice russe, dans lequel sont visibles des vestiges du forum d’Hadrien, ainsi qu’une étrange structure en pierre manifestement hérodiennes (la manière dont elles sont taillées est très reconnaissable) mais que l’on peine à comprendre. A l'entrée, nous avons aussi admiré le salon de Nicolas II, qui est resté dans l'état que le Tsar avait connu. Les filles du groupe ont dû se couvrir la tête et même se draper dans de grands tissus pour cacher leurs pantalons... L'église est pas folichonne : les icônes m'ont rappelé celles de Saint-Pétersbourg, toutes inspirées de l'art académique pompier de notre XIXe siècle.
Nous nous sommes enfin dirigés vers l’église du Rédempteur que j’avais visité en octobre. La vue depuis le haut du clocher était magnifique : enfin du soleil ! et on voyait la Jordanie et même la forteresse hérodienne de Machéronte (où saint Jean-Baptiste est mort, si l’on en croit Flavius Josèphe). Ensuite, nous avons vu les fouilles sous l’église. Le petit film est très bien fait pour comprendre le lieu et sa relation avec le site du Saint-Sépulcre.
Enfin, nous avons essayé d’aller à l’église Saint-Jean-Baptiste, à deux pas de là, mais il était déjà cinq heures passé et l’église était fermée… Il faudra y retourner, en plus, un des étudiants de l’ÉBAF étudie ce bâtiment d’une manière particulière…
Demain, c’est l’Épiphanie… Pas de cours et bibliothèque fermée… Je passe la journée à Bethléem avec les franciscains. Tout est grâce !
À bientôt,
Étienne+



[1] Remarquer les guillemets…

vendredi 1 janvier 2016

Comme la Tour de David est ton cou (Ct 4,4)

כםגדל דוד צוארך
kemigdal Davîd tsavva’rek 

Chers amis,
Rien de particulier à signaler. Mardi et mercredi, j’ai travaillé avec l’ardeur d’un condamné à mort… J’ai quand même un peu travaillé. Les après-midi, je suis allé me balader. Mardi, la "tribu" du frère Daoud est passé fêter Noël : les neveux sont aussi efficaces qu'une nuée de criquets pèlerins pour écluser le stock de chocolats offerts aux Frères à l'occasion des fêtes...
Mercredi, avec Pierre, nous sommes allés à Maria Bambina, la guest house de la Custodie de Terre Sainte. Marie des Neiges, la volontaire qui la tient, nous avait invités pour le café. Nous sommes d'abord montés sur la terrasse d'où l'on jouit d'une vue directe sur le Saint-Sépulcre. Au moment d'aller prendre le café, nous avons eu la surprise de retrouver Kévin, un séminariste du Studium de NDV qui passe une année entre Jérusalem et Bethléem. Il avait l'air d'aller bien. 
Piliers "hérodiens" et porte croisée au fond
Hier, c’était la dernière journée de Pierre ici. Après le petit-déjeuner, le fr. Rafael nous a montré les sous-sol du Collège, bâti sur des vestiges hérodiens et croisés. Les éternelles questions de deuxième et troisième murs sont encore convoquées pour identifier les restes... Si l'on identifie le troisième mur avec l'actuel mur nord de la Vieille Ville, nous sommes à la tour Pséphinos ; sinon nous ne sommes qu'à mi-chemin (mais j'ai déjà parlé de cela fin octobre). Sinon, c'est tout de même impressionnant, la facture des pierres donne quelque chose d'antique. A l'époque croisée, c'était la Tour de Tancrède et on y vénérait la prison de saint Pierre (Ac 12).
Cour de la citadelle
La bibliothèque étant fermée, j’ai profité du temps ainsi libéré pour aller visiter la Citadelle de Jérusalem. Ce lieu abrite le musée de l’histoire et est situé tout contre la porte de Jaffa dans la Vieille Ville. Le but du bâtiment était au départ de renforcer une partie vulnérable des fortifications, où la pente naturelle était trop faible pour offrir une défense naturelle. Ce sont les Hasmonéens qui ont, au iie siècle avant J.-C., entrepris de bâtir cette citadelle. Si l’on connait l’histoire tourmentée de la région et de la ville, on comprend sans peine que cette citadelle a connu sièges, destructions et reconstructions. La première reconstruction est, sans surprise, celle d’Hérode le Grand qui a bâti trois tours auxquelles il a donné le nom de Phasaël (un de ses frères suicidé en captivité), Mariamne (une de ses femmes, princesse hasmonéenne, qu’il fit exécuter par jalousie) et Hippicus (un de ses amis). Aujourd’hui, seule Phasaël est encore
Tour Phasaël (base hérodienne)
debout. On distingue les fondations d’Hippicus ou de Mariamne dans la cour de la citadelle où d’importantes fouilles archéologiques ont mis à jour les vestiges des différentes époques. Les trois tours ont survécu à la première révolte juive en 70 ap. J.-C. puisque les Romains voulaient laisser un témoignage des murailles (pour montrer leur mérite d’avoir pu se rendre maîtres de la ville…). À l’époque byzantine, la forteresse avait été reconstruite et les pèlerins de l’époque se sont dit qu’il s’agissait de la citadelle construite à Jérusalem par le roi David (selon le principe du “on ne prêtre qu’aux riches”) ignorant que ce lieu était loin de la zone occupée par la ville à l’époque de David… D’où le nom encore aujourd’hui donné à la citadelle : la Tour de David, même si le roi David n’y a jamais mis les pieds…
À l’époque des croisés, la citadelle devint le palais des souverains du Royaume latin de Jérusalem. Détruit à nouveau à la chute du Royaume, les Mamelouks et les Ottomans ont donné au site son visage actuel en y installant une mosquée, quelques tours, et en intégrant l’ensemble dans les murailles actuelles de la Vieille Ville.
La visite commence par l’ascension de Phasaël pour admirer le panorama. Je ne me suis pas attardé car la bise soufflait et ça caillait… Ensuite, on fait le tour de la citadelle de salle en salle pour découvrir les différentes périodes de l’histoire de la ville. Si vous avez une bonne connexion internet, vous pouvez faire la visite virtuelle (coupez le son si vous ne voulez pas écouter l’audio-guide hébreu…) de toute l’expo. Régulièrement des maquettes montrent le visage de la ville au cours du temps, c’est vraiment bien fait. Et puis c’est fait intelligemment, puisque la première période islamique (viie-xie siècles) est évoquée dans la mosquée installée dans le coin sud-ouest. On finit la visite par une ancienne citerne dans laquelle une maquette de Jérusalem en 1870 est exposée. Elle fut faite par un relieur hongrois qui a vécu quelques mois à Jérusalem, dans l’imprimerie des Franciscains. Montrée à l’exposition universelle de Vienne (1873), dans le pavillon ottoman, elle fut finalement achetée par une institution genevoise et disparut dans les greniers jusqu’en 1984… Date à laquelle elle fut prêtée de manière permanente au musée. Les détails sont très intéressants ; on voit qu’à l’époque la ville ne sort pas tellement de ses murailles ottomanes (quelques églises et quartiers ici et là…) À l’intérieur de la Vieille Ville, le Muristan n’existe pas encore, pas plus que le Collège des Frères fondé en 1876… La porte Neuve n'existe pas encore (elle ne sera percée qu'en 1889 !) Le quartier juif est représenté tel qu’avant 1948. À l’extrémité nord de la maquette, on distingue le Golgotha de Gordon et la Garden Tomb et à côté un petit bâtiment à arcades, c’est l’abattoir ottoman dans lequel les Dominicains installeront ce qui deviendra le couvent Saint-Étienne en 1880 et finalement l’ÉBAF…
Jérusalem en 1873, maquette par Illés István (vue depuis le Mont des Oliviers)
De plus, la maquette montre que la ville, encore petite à l'époque, était bien vivante... Ce que certains ont parfois tendance à "omettre" pour nous imposer leur lecture du sens de l'histoire...
Bref, la visite est passionnante. On ne voit pas vraiment de pièces archéologiques (ce ne sont que des reproductions ou des évocations) mais cela permet de se mettre en tête les étapes de l’histoire de la Ville trois fois sainte. Et en plus, la présentation est quasiment exempte de parti-pris idéologique (ce qui est souvent le cas ailleurs.)
Dans l’après-midi, grosse promenade de deux heures avec Pierre : consulat de France, ancienne Gare, promenade de la voie ferrée, musée d’Art Islamique, route de Gaza, rue Agron (petit café bu dans la galerie marchande de Mamillah). Le soir, messe d’action de grâce avec les Frères puis bon petit repas. Nous avons dit au revoir à Pierre qui repartait tôt le matin pour la France (j’espère qu’il n’a pas été dérangé par la neige à Istanbul où il devait faire escale). On a attendu minuit en regardant Patrick Sébastien (! Eh oui, tout arrive) : il y avait un numéro de dressage de perroquets assez fantastique. À minuit, selon la tradition espagnole, nous avons mangé douze grains de raisin.
Aujourd’hui, grasse matinée (7h30 !) et matinée calme à travailloter (de toute façon, la pluie, le vent et la grêle qui se succèdent depuis hier soir vous invitent à rester à l’intérieur…) À 11h30, je suis parti sous la grêle vers la basilique de l’Ecce Homo, où j’ai célébré la messe, comme tous les vendredis, avec les Sœurs de Sion et la communauté du Chemin Neuf.
Retour au Collège où j’ai mangé avec les Frères tous les frères de la région : Jérusalem, Bethléem, Jaffa. Ainsi que Frère Mateo, un mariste espagnol bénévole de la Custodie, qui suit le cours de topographie de l’ÉBAF. Repas simple et sympa, avec les fraises qui abondent en cette saison dans le pays. Sieste post-prandiale. Et ce billet.
Bonne et sainte année 2016, dans la grâce de la miséricorde.
À bientôt,
Étienne+