jeudi 13 février 2020

Voici, nous montons à Jérusalem (Mc 10,33)

ἰδοὺ ἀναβαίνομεν εἰς Ἱεροσόλυμα
Idou anabainomen eis Hierosoluma

Chers amis
Après un mois loin de Jérusalem, la tentation était trop forte… je suis revenu en Terre Sainte. En fait, Monseigneur Cattenoz m’avait demandé d’animer un pèlerinage pour les jeunes prêtres du diocèse (moins de 10 ans d’ordination). Il n’a pas fallu insister pour me convaincre, vous vous en doutez. Nous étions donc 26 : un archevêque, un diacre, 23 prêtres et moi. Un petit détail cependant, nous totalisions pas moins de 15 nationalités ! Trois Français, trois Brésiliens, trois Vietnamiens, trois Indiens, deux Ivoiriens, deux Burundais, deux Malgaches, un Italien, un Polonais, un Chilien, un Argentin, un Béninois, un Burkinabé, un Camerounais, un Togolais. Vous réalisez à quel point le presbyterium d’Avignon est bigarré. Pour plus de la moitié du groupe, c’était une première. Un Béninois me disait que jamais il n’aurait imaginé faire ce pélé alors que son professeur de Bible lui parlait des manuscrits de la mer Morte.
Dimanche 2 février au soir, j’ai donc rejoint l’archevêché. Messe anticipée du lundi et dîner à la table de Monseigneur. J’aurais bien mangé son tartare. Emmanuel, un jeune prêtre burkinabé, était moins enthousiaste. Puis nous nous sommes couchés tôt puisqu’il fallait se lever à 3 h et démarrer à 4 h du matin pour rejoindre l’aéroport de Lyon. C’est moi qui ai conduit la voiture épiscopale, ce qui m’a donné l’occasion de me faire la main sur une boîte automatique. Route sans encombre jusqu’à Saint-Ex. Nous retrouvons les autres à l’abribus de la navette. Formalités sans difficulté, escale à Vienne, petit retard pour le deuxième vol. À l’aéroport, deux d’entre nous ont été retenus mais finalement peu de temps.
Nous faisons connaissance avec Yazid, le chauffeur. Il est toujours important de soigner le contact avec eux. Il y a deux ans, avec l’enseignement catholique du Vaucluse, nous avions eu un chauffeur génial. Direction Arad, où nous arrivons vers 20 h 10. Installation rapide dans les chambres et repas dans la salle-à-manger de l’auberge de jeunesse. J’y avais déjà logé à deux reprises, lors d’un pélé avec les prêtres de Notre-Dame de Vie et il y a cinq ans avec l’équipe de la pastorale des jeunes.
Le matin, départ vers un site magnifique d’où l’on domine le désert pour célébrer la messe et donner un premier topo. Nous suivons l’évangile selon saint Marc, choisi par l’évêque (de toute façon, c’est mon préféré) pour structurer le pèlerinage. Le topo est suivi d’une demi-heure de silence : oraison, chapelet, lectio… chacun selon son charisme. Nous descendons vers Ein Gedi, on a l’impression d’être à la tour Eiffel, tellement il y a de monde. C’est de plus en plus invivable. On s’est retrouvés coincés derrière une centaine d’adolescentes d’une école juive orthodoxe : cela rappelait l’Immac à la grande époque. Toutes chaussées avec des ballerines, la chaussure idéale pour la rando dans le désert de Juda.
Ensuite, direction Qumran où nous mangeons rapidement avant de visiter le site sans encombre (à l’heure d’affluence au resto !). Le film inepte donne toujours envie de vomir avec ses effets spéciaux de survol du désert.
Nous sommes arrivés sans problème à Qasr el Yahud, au bord du Jourdain où nous avons prié, bercés par les chants de baptistes afro-américains. Il y avait aussi des gitans évangéliques. Vêpres du baptême de Jésus puis route vers la Galilée.
Nous avons la chance de loger quatre nuits à l’Oasis de Tibériade, une maison d’accueil tenue par la communauté de l’Emmanuel. Pierre-Yves et Marie-Claire nous réservent toujours un chaleureux accueil.
Nous passons deux jours autour du lac. Tout d’abord après la visite de Chorazim, nous passons à la Domus Galilææ du Chemin Néocatécuménal, comme c’est l’habitude avec Monseigneur Cattenoz. Nous visitons rapidement, célébrons la messe in modo Itineris (= à la manière du Chemin, avec monitions, geste de paix à l’offertoire et pain azyme maison). Je donne l’enseignement dans le sanctuaire de la parole qui est aménagé comme une yeshiva : je me retrouve donc dans une sorte de chaire, avec abat-voix (mais c’est bien le Chemin : il y a une guitare dans la chaire !) Déjeuner au bord du lac dans une de ces cantines à pèlerins qui servent des tonnes de poissons de Saint-Pierre.
Enseignement à l'Euntes Docete
Nous remontons vers le Mont de Béatitudes (DisnHolyland) et nous faisons une courte marche silencieuse pour descendre vers la Primauté de Pierre. À la stèle de l’Euntes Docete, j’obéis à l’ordre du Seigneur, puis nous longeons la rive du Lac vers Capharnaüm que nous visitons. Il est 17 h et temps de rentrer puisque tout ferme à cette heure -là. C’est propice à la prière. Nous dînons à 7 heures et vivons le sacrement de réconciliation. Émouvante liturgie de la parole. Le temps de confession ne dure pas longtemps puisque nous avons 26 pénitents, et 24 confesseurs (l’archevêque et le diacre ne peuvent confesser, mais pas pour les mêmes raisons).
Le jeudi, nous commençons par la messe à Dalmanoutha, près de Tabgha. Messe au bord du lac avec les hérons dans les roseaux. Nous prions dans la basilique néo-byzantine avant la cohue. Puis je fais un enseignement à la Primauté de Pierre, le temps de prière au bord du lac (il est très haut) se vit sous un chaud soleil presque printanier. Déjeuner dans une cantine puis le traditionnel tour en bateau (=promène-couillon). Qu’est-ce que je n’aime pas ça ! Ça se résume en quelques ronds dans l’eau, avec un équipage de branquignols, qui vous envoient une Marseillaise pompeuse au moment où vous voudriez du calme et du recueillement. Mais, selon le bilan, les prêtres ont aimé. Nous avons terminé par Magdala, notamment pour voir la synagogue du 1er siècle. Topo et prière : cela tombait bien, j’ai parlé de l’hémorroïsse et nous avons prié dans la chapelle qui lui est dédiée. Retour à l’Oasis et je ne traîne pas pour aller me coucher après le dîner : c’est qu’il s’agit d’être opérationnel pour le lendemain.
Le vendredi, nous devions nous balader aux falaises d’Arbel mais la pluie nous y a fait renoncer. J’ai d’abord topoté à l’Oasis puis nous avons assez rapidement fait route vers Nazareth. Église orthodoxe Saint-Gabriel, église-synagogue, église Saint-Joseph avec son baptistère paléochrétien. Longue station de prière à la grotte de l’Annonciation. L’avantage de ce groupe de prêtres, c’est qu’on n’a pas besoin de leur rappeler les événements de l’évangile, ils sont bien au jus.
Apres le repas, au culot, nous frappons chez les Sœurs de Nazareth (elles ont une maison à Bedoin) pour visiter leur fameux sous-sol qui renferme le tombeau du juste, un tombeau du premier siècle de notre ère avec une pierre roulée. Heureusement, ce n’est pas sœur Marie-Bouledogue qui nous a fait visiter, mais une associée italienne très drôle. Il y a quatre ans avec l’École biblique, j'avais fait l'expérience du regard qui tue de la sœur…
À 15 heures, nous avons vu le beau show du centre Marie de Nazareth puis la messe dans la chapelle du centre. Retour ensuite à Tibériade.
Samedi, il a fallu quitter Tibériade. Nous sommes partis tôt. Deux heures de route vers Jéricho (arrêt pipi) puis messe tempétueuse au-dessus d’Ein Qelt : on est passé entre les gouttes mais quel vent !
Nous sommes arrivés peu avant midi au Champ des Bergers sous une pluie battante et j’ai topoté dans la grotte numéro 2 à une heure heureusement peu fréquentée. Déjeuner à la Tente, à deux pas de là. Puis montée vers Bethléem, on s’est mis dans la file pour la grotte et en une bonne heure nous avions pu faire nos dévotions (merci Seigneur) alors que j’avais averti le groupe qu’il était fort possible que nous dussions renoncer à pénétrer dans la grotte de la Nativité. Depuis quelques temps l’affluence rend difficile l’accès à la grotte. Nous avons été vernis. Thomas a pris en photo tous les membres du groupe.
Retour au bus. Comme c’est samedi, le checkpoint est vite franchi, de même que le trajet vers Jérusalem. À 17 h 30, nous sommes au Foyer melkite. Je propose une première visite au Saint-Sépulcre. Chance inouïe, une vingtaine de personnes attendent pour rentrer dans la tombe. Nous en profitons, vous vous en doutez ! En trois heures, nous avons fait les deux lieux saints principaux (plus l’Annonciation, la veille). Cela ne m’était jamais arrivé. Avec ça, le pélé était gagné ! Merci Seigneur.
Dimanche matin, passage au Mur occidental. L’esplanade était vide, pour cause de pluie. Mais un ultra me tombe dessus en me demandant si nous avions un rabbinat. Je lui réponds que nous sommes chrétiens. Qu’à cela ne tienne ! Le voilà qui nous fait chanter « haQadosh, barukh hou (le Saint, béni soit-il) ev’rybody loves you » (cela doit expliquer la pluie qui a redoublé). Visite de l’esplanade des Mosquées. Nous avons trouvé refuge à l’Ecce Homo (merci les amis du Ch’Neuf !) pour le topo et la prière puis visite de Sainte-Anne où nous chantons un émouvant Salve pour éprouver l’acoustique. Le bus nous amène au resto puis au Musée d’Israël pour voir la maquette et le sanctuaire du Livre. Retour vers la Vieille Ville et l’École biblique. Nous célébrons la messe dans la chapelle d’hiver. Monseigneur prêche sur l’institution de l’eucharistie et ça frotte les oreilles… Tant mieux pour nous. Puis j’avais demandé au frère Paweł, bibliothécaire de nous montrer l’autre sanctuaire du livre. Retour à l’autel avec un arrêt pour les volontaires sur la terrasse des Frères. Mais beaucoup étaient épuisés et sont rentrés directement. Je sentais une petite saturation dans le groupe.
Lundi matin, le bus nous a montés au Carmel du Pater. Laudes dans le jardin à l’écart. Il tombait du grésil… Dominus Flevit, puis topo dans le jardin des Mormons sur la Passion de Jésus et prière dans la basilique (comme essayer de faire oraison dans une gare un week-end de Noël). Le bus nous emmène à Saint-Pierre-en-Gallicante. J’aime bien Saint-Pierre, parce qu’ils offrent au guide une boisson à choisir à la buvette : j’ai apprécié le café chaud. Puis le Cénacle où notre brève prière a été portée par le chant d’un groupe russe.
Déjeuner chez les Sœurs maronites. J’y retrouve Claire, la femme du directeur de l’agence qui vient voir si tout se passe bien. L’après-midi, nous vivons un beau chemin de croix selon le tracé traditionnel, avec la méditation de 1964 du Bienheureux Marie-Eugène. Temps libre de prière à la Basilique de la Résurrection. Messe à 17 h dans la chapelle des Croisés. Dans la sacristie, je demande au sacristain une chasuble rouge mais il me dit qu’on ne célèbre pas la passion à la chapelle des Croisés. J’avais envie de lui dire : « Tu connais pas mon évêque ! » J’ai laissé courir et nous avons célébré la Passion en blanc… pourquoi pas ? Quelques saintes femmes (= mes copines) étaient venues assister à la messe. Vêpres dans l’église melkite (des icônes dans tous les coins). Après le dîner je vais chez les Frères pour échanger quelques nouvelles. J’y retrouve Baptiste et Rémi.
Mardi matin, nous partons après les laudes. Direction Abu Gosh, topo dans une dynamique résurrectionnelle. Messe de la résurrection. À la fin de la messe, le groupe me remercie et m’offre deux étoles pour me remercier. Puis bilan dans le jardin. Déjeuner à Notre-Dame de l’Arche d’Alliance et il est déjà temps de prendre le bus pour aller à l’aéroport. Nous avons la désagréable surprise de voir que notre vol est retardé (merci Sabine, c’est le nom de la tempête Ciara en Allemagne). Les formalités d’embarquement se passent sereinement malgré l’aspect hétéroclite de notre groupe. Comme leader j’ai été interrogé d’abord puis ils ont testé un autre membre du groupe qui a dû dire la même chose que moi puisque c’est allé vite. Pour les contrôles de sécurité j’ai même pas eu droit à la file spéciale terroriste, je suis passé comme tout le monde. J’ai apprécié. Puis attente dans le hall. Nous embarquons et décollons avec une bonne heure de retard. Et en plus, il va falloir voler contre le vent de tempête !
Je me retrouve assis entre l’archevêque et un monsieur Elmaleh. Je lui ai pas demandé si c’était de la famille. Et l’hôtesse de la Lufthansa s’appelle Sarkozy !
Évidemment avec presqu’une heure et demie de retard au décollage notre correspondance était compromise… arrivés à Francfort, il a fallu trouver le chemin (c’est un des plus grands aéroports d’Europe) vers la porte A21. Certains de mes compagnons étaient moins stressés que moi, il a fallu les houspiller un peu. Passage de la douane Schengen (je vous rappelle qu’il y a 12 types de passeports dans le groupe, dont seuls 5 citoyens de l’UE) puis un contrôle de sécurité avec la “große efficacität” allemande d’une désespérante lenteur. C’est vrai qu’en provenance d’Israël, on arrive d’un pays où les procédures de sécurité sont proverbialement prises par-dessus la jambe. Tous nos efforts n’ont servi à rien, l’avion n’avait pas attendu notre groupe de 26 personnes. Même l’archevêque qui était arrivé le premier a vu l’avion quitter la porte. Il faut dire qu’il était tard et que c’était presque le dernier décollage. Un peu de marche pour trouver le guichet Lufthansa. Et là honnêtement, on a vu l’autre facette de l’efficacité allemande… ils m’ont donné des bons pour prendre le taxi, des bons pour les chambres d’hôtel et de nouveaux billets pour le lendemain à 12 h 40. Tout le monde a pu prendre ses dispositions pour annuler rendez-vous ou avertir d’absences. Nous nous sommes engouffrés dans des taxis qui nous ont conduits au Hyatt Place. Je m’attendais à un hôtel capsule avec la douche sur le palier mais le standard allemand est un peu plus élevé. Chacun a eu une chambre simple avec douche, lit king size et même un fer et une table à repasser dans un tiroir. Ma chemise en a profité. Le matin, petit-déjeuner pantagruélique avec un buffet complet : œufs durs et brouillés, charcuterie (de la vraie, pas cachère), fromages, viennoiseries, muesli, fruits, jus de fruits. Bon, ça me faisait bien ch… pardon, rager d’être là mais le petit-dèj m’a consolé. Il a fallu prendre soin du groupe pour leur dire qu’ils pouvaient demander un nécessaire à dents à la réception. Sinon malgré tout le confort de la chambre, j’ai mal dormi, le stress sans doute. Autre inconvénient, mon peigne est dans mon bagage de soute et je me retrouve donc avec un brushing digne du Président des États-Unis…
À 10 h 30, une escouade de taxis nous récupère à l’hôtel pour nous conduire au Terminal. Évidemment deux taxis ne sont pas allés où il fallait et c’était les deux taxis de ceux qui traînent et se perdent, n’entendent pas les infos essentielles… on a fini par les retrouver et par leur faire passer la sécurité. Là chacun a pu faire usage du bon alimentaire de 10 € offert par la compagnie aérienne (un rapide calcul me fournit un budget de plus de 4000 € pour ce retard impromptu). Embarquement et décollage pour un saut de puce de 55 minutes. Le mont Blanc dépasse des nuages et peut-être au loin les aiguilles d’Arves.
Atterrissage sans encombre à l’heure prévue, les bagages sont attendus peu de temps. L’un de nous récupère sa valise, saute dans un train vers l’aéroport de Marseille où il va réussir à prendre son avion en direction du Brésil… Au parking longue durée, nous nous saluons les uns les autres. J’ai encore deux heures et demie de conduite pour rentrer à Avignon récupérer ma voiture. Le trajet est assez pénible : entre Vienne et Valence, nous sommes obligés de circuler sur la voie de gauche puisque les poids-lourds se sont arrogé la voie centrale. À l’archevêché, il me faut démarrer ma voiture aux câbles (sinon, c’est pas drôle). Ah oui, j’avais oublié de vous dire que la batterie de ma voiture m’avait lâché le dimanche du départ au matin, des paroissiens efficaces m’avaient prêté des câbles et un chargeur de batterie pour me permettre d’assurer mon retour à Saint-Didier. Une fois démarré, il fallait faire attention de ne pas caler après avoir perdu l’habitude d’utiliser l’embrayage avec la boîte automatique de la voiture épiscopale.
Arrivée à la maison, rangement, lessive, dépouillement du courrier, traitement des courriels (96 ! chouette !).
Pour ma part, bilan de ce pélé : je me suis régalé. La fraternité a bien joué et cela a permis d’une manière très forte de se connaître mutuellement. Deux points de surprise toutefois : j’imaginais qu’avec un groupe de jeunes prêtres, les exigences de la nature ne seraient pas vraiment contraignantes… Tu parles ! Je n’ai jamais autant entendu de « on peut faire pipi ? » ou « C’est où les toilettes ? » Même mon groupe de l’année dernière, pourtant composé de deux tiers de dames, n’était pas aussi focalisé sur la localisation des toilettes… Je m’en suis ouvert à ma mère dans un message, elle m’a répondu : « C’est normal, tu es un Jonquet ».
Autre élément de surprise : j’ai pris un coup de vieux. Pas question tonus, de ce côté-là, rien d’inquiétant ; par rapport au groupe, ce serait même le contraire ! C’est plutôt dans le rapport avec les jeunes prêtres (dont certains sont plus âgés que moi !) : ils me donnent du « vous » et du « mon père »… je ne savais pas être si impressionnant. Je me rends compte aussi que les Africains sont très cérémonieux alors qu’en Europe, on les tutoie vite en se disant : « C’est bon, c’est l’Afrique, c’est cool, ils sont pas guindés ». Certains me prédisent même une prestigieuse ascension. À Dieu ne plaise !
Photo de groupe dans le désert de Juda, pluie et tempête !
Maintenant, il me faut reprendre toutes les dimensions de mon ministère : paroisse, Studium et surtout thèse… Au boulot !

jeudi 2 janvier 2020

Que le Seigneur garde ton départ (Ps 121,8)

 יְהוָה יִשְׁמָר־צֵאתְךָ
YHWH yišmor-ṣēʾṯəḵā

Chers amis,
Ce 31 décembre a été somme toute assez calme : rangements, préparation de ma valise, un peu de ménage. J’ai célébré la messe en fin de matinée pour Rémi.
En fin d’après-midi, je suis allé voir Anthony pour la discussion à propos du dernier des chapitres que je lui ai remis. Rien de particulier à dire. Mais nous avons aussi convenu de la suite du travail à la fois en termes de contenu que de rythme. Désormais, y’a plus qu’à !
C’est vrai que je comptais au départ, en voyant que j’avançais bien dans la rédaction, remettre à Anthony pour Noël, une version complète mais pas finie de mon travail. Mais comme il m’a demandé d’approfondir certains domaines que j’avais, il est vrai, quelque peu éludés, j’ai dû ralentir mon rythme de production au bénéfice d’un travail et d’une réflexion de fond sur ces domaines. J’ai donc beaucoup lu maintenant, il me faut “coaguler” tout cela. Mais l’échange que j’ai eu avec Anthony me montre que les idées sont dans ma tête.
Je continue vers l’hôtel Holy Land où doit loger le groupe du P. Yannig. Parmi les participants à son pèlerinage, un couple de paroissiens qui a accepté de transporter quelques livres pour moi. Précieux service rendu.
Le soir, j’ai attendu minuit avec les Frères qui avaient transformé le salon en tripot : whisky, cigarillos et jeux de cartes en attendant que l’heure sonne… J’ai bien ri de les voir ainsi !
À minuit, nous avons échangé nos bons vœux, et je suis vite allé me coucher.
Le premier janvier, départ matinal pour Abu Gosh, les amis sur lesquels je compte habituellement pour m’y mener n’allaient pas au monastère, j’ai donc pris le bus. Pour cette solennité du 1er janvier, j’ai même eu quelque inquiétude : à 10 h 15, la porte du monastère était fermée, personne n’était garé devant… La messe était-elle à 10 h 30 ? Finalement oui, mais bien peu de fidèles étaient là : une petite dizaine. À la sortie, je salue quelques-unes des sœurs et j’ai la joie de retrouver Louis et Bertile que j’avais rencontrés fortuitement dix jours plus tôt à Notre-Dame Center. Ils passent trois mois au monastère, mandatés par l’Œuvre d’Orient pour du volontariat : catalogage de bibliothèque, jardinage… Nous avions convenu d’échanger un verre avant mon départ, sans rien prévoir pour autant. La Providence y aura veillé ! Je suis donc allé à l’apéro avant de filer prendre mon bus et arriver un peu en retard au déjeuner du Nouvel An des Frères au Collège. Habituellement, ils se retrouvent à Bethléem pour Noël et Jérusalem pour le 1er janvier. La veille, je revois encore le visage de Suzanne la cuisinière quand elle a aperçu dans le frigo l’énorme dinde à préparer… Le Frère Malak lui avait ensuite montré un tuto Youtube pour la préparation (en arabe !). Et elle l’a excellemment réussie.
Les Frères m’avaient placé entre Baptiste et son évêque Mgr Balsa qui a passé la semaine après Noël avec lui et un autre séminariste ardéchois qui étudie à Rome. J’ai été touché de l’attention paternelle qu’il témoigne à ses séminaristes. Ils m’ont raconté leurs aventures galiléennes de l’avant-veille.
À la fin du repas, tire-café, café, pousse-café…
Je termine mon bagage puis je profite d’un peu de temps pour aller prier au Mur occidental, cela faisait un petit moment que je n’y étais pas allé puis au Saint-Sépulcre qui était plein de français. Après cela, j’attends le groupe du P. Yannig qui faisait son chemin de croix. Je vois passer Mgr Pizzaballa, l’administrateur apostolique du Patriarcat latin (en calotte violette et soutane filetée) puis Mgr Girelli, le délégué apostolique (en manteau et bonnet, incognito !). Finalement, je retrouve le groupe du P. Yannig sur le toit du Saint-Sépulcre où ils achevaient leur Via Crucis.
Puis je rejoins le Collège pour le dîner avec les Frères, ultime dîner pour échanger, discuter et s’assurer de nos prières mutuelles. Vers 20 h 45, je descends pour aller prendre le tramway. Dans la rue, Rémi m’attend avec un ami venu le visiter. Nous nous saluons.
J’attrape mon tram, puis je m’installe dans le train vers l’aéroport où j’arrive vers 22 h. C’est le dernier train en partance de Jérusalem alors que mon avion est à 5 h 50 et exige donc d’arriver vers 2 h 50 du matin. De toute façon, quelle que soit la solution choisie c’était nuit blanche assurée…
Je réussis à dormir dans l’aéroport, je discute avec une dame de Marseille dont les enfants vivent en Israël. Les formalités d’embarquement commencent. Interrogatoire habituel, enregistrement des bagages, tout se passe calmement. Comme à l’accoutumée, j’ai droit au contrôle aéroportuaire approfondi mais dans une version light que j’apprécie. J’aurais même l’agréable surprise de constater à l’arrivée que ma valise n’a pas été fouillée comme c’est souvent le cas. On y trouve normalement un petit papier officiel informant que la valise a été ouverte pour faire l’objet d’un contrôle. De toute façon, le contenu est dans un désordre innommable. Cette fois-ci, rien de tel. Soit, ils n’ont pas contrôlé, soit ils ont vachement bien rangé après.
Dans la zone internationale, je finis par retrouver Mgr Balsa et son séminariste qui rentrent par le même avion. De mon côté, la forme n’est pas optimale, je ne me sens pas bien du tout avec de terrible maux de ventre. J’hésite à embarquer mais me convaincs d’y aller quand même. Le trajet est assez pénible. J’ai heureusement prévu les bouchons d’oreille et le masque. À l’arrivée, je me sens beaucoup mieux si ce n’est un mal de crâne terrible… Je récupère mes bagages et salue l’évêque et son séminariste. Je retrouve Jean-Michel, un paroissien bien sympa qui a accepté de venir me chercher. Je retrouve ma paroisse, toujours aussi belle et attachante. Ma maison paroissiale propre et rangée (agréable surprise !) et mon petit appartement merveilleusement rajeuni (j’avais suggéré de profiter d’une absence de quelques mois pour refaire une petite remise à neuf et ceux qui y ont travaillé ont fait un très beau travail.
Le soir, je retrouve quelques jeunes rencontrés cet été qui sont venus passer quelques jours à Notre-Dame de Vie. Mais cela est une autre histoire
À bientôt,
Étienne+
P.S. : ne vous inquiétez pas, je retourne en Terre Sainte dans un mois pour un pèlerinage avec les jeunes prêtres de mon diocèse. Un peu de patience !

mardi 31 décembre 2019

En ces jours qui sont les derniers (He 1,2)

ἐπ᾽ ἐσχάτου τῶν ἡμερῶν τούτων
ep’ eschatou tôn hèmerôn toutôn

Chers amis,
L’autre vendredi, je suis allé déjeuner à l’École biblique. Ils n’avaient pas pu m’inviter le jour de la Saint-Étienne car ils avaient déjà beaucoup d’invités. J’ai déjeuné avec le directeur et les trois jeunes cyclistes qui avaient participé à ma messe de la nuit de Noël au Champ des Bergers. En discutant avec l’un d’entre eux, j’ai réalisé que je l’ai connu tout petit à la paroisse de Saint-Didier lorsque j’y allais le dimanche comme séminariste en 2001-2002… Son grand frère Augustin servait la messe. Voilà qui nous rajeunit !
Après le repas j’ai retrouvé Rémi à la gare routière de l’École biblique. La veille au soir sur un coup de tête, nous avions décidé d’aller – un vieux projet exhumé – voir Sébaste. Nous avons pris le bus vers Ramallah puis un taxi vers Sébaste (on peut y aller pour moins cher avec un bus jusqu’à Naplouse puis un taxi mais il faut la patience…)
À Sébaste, nous rencontrons Abu Yasser qui tient (manage) la guest house Al Kayed. Comme nous sommes français, il nous demande si nous connaissons Jean-Claude. Jean-Claude ? Oui, il vient ici souvent comme volontaire. Vu le prénom, il y a peu de chances qu’il soit de nos générations à Rémi et moi. Puis il nous parle un moment des Neturei Karta, un groupe juif ultra-orthodoxe anti-sioniste et pro-palestinien (il leur arrive de brûler le drapeau israélien et de porter en écharpe un drapeau palestinien) et aussi de Gideon Levy, journaliste israélien du quotidien de gauche Haaretz. Enfin, il a consenti à nous donner notre chambre (cela faisait un bon moment que j’avais une envie d’aller m’isoler…)
Avant la tombée du jour, nous sommes allés faire un tour sur le vieux forum romain de Sébaste. Tout était plus ou moins fermé et nous n’avons pas dû voir une seule femme ou fille pendant notre passage dans le village : sans doute, sont-elles en sucre et craignent-elles la pluie ? Puis passage à la cathédrale de Sébaste construite par les Croisés en l’honneur du martyre de saint Jean-Baptiste qu’une antique tradition chrétienne situait à cet endroit. En fait, c’est peu vraisemblable puisque Flavius Josèphe situe cet événement à Machéronte et que Sébaste n’était pas dans le territoire d’Hérode Antipas. On suppose que la tradition du martyre sébastéen du Baptiste repose sur une mauvaise compréhension de l’histoire d’Hérode qui fit exécuter deux de ses fils dans cette ville qu’il avait refondée quelques années plus tôt en l’honneur de l’empereur Auguste (Augustus = Σεβαστός en grec = Sébastos). La cathédrale croisée fut ensuite transformée en mosquée censée conserver le crâne de saint Jean-Baptiste (tout comme la Mosquée des Omeyyades de Damas, la cathédrale d’Amiens ou San Silvestro in Capite à Rome…) Dans la cour intérieure de la mosquée (correspondant à la nef et aux bas-côtés de la basilique), il y a un panneau sur l’histoire de Sébaste qui réussit l’exploit de ne pas mentionner une seule fois le mot Israël ou juif : le palais royal de l’âge du Fer est de style phénicien (1Rois 16,24 l’attribue à Omri, roi du royaume d’Israël au début du IXe s. av. J.-C.) et Hérode est un “roman leader”, chef romain. Là aussi, la politique influe sur ce que l’on dit de l’histoire.
Les Vêpres furent célébrées dans la chambre avant d’aller chercher pitance. Le resto Holy Land Sun était fermé et nous avons dû nous rabattre sur le restaurant Cananites sur la grand place du village. Nous avons donc dîné d’un sandwich falafel (une pita, trois falafels – boulettes de purée de pois-chiche et fève frites – et crudités diverses) et ce fut tout. Au moins nous n’avons pas grevé notre budget avec ce repas : 6 ₪ les deux falafels soit un peu plus d’1,50 €, tellement peu vraisemblable que nous avons en fait payé chacun 6 ₪ !
Puis soirée au chaud dans la chambre : discussion, échange, dégustation d’une bouteille de bière de l’abbaye de Maredsous que mon frère m’avait apportée lors de son passage et pour laquelle je n’avais pas trouvé d’occasion de l’ouvrir. Cela a composé un étrange dessert ! Mais il était illusoire de chercher la moindre goutte d’alcool dans le village de Sébaste où seule une famille chrétienne habite.
Le matin, réveil avec le muezzin… Douche froide (l’électricité avait sauté dans la nuit et le chauffe-eau n’avait donc pu accomplir sa mission). Prière dans la salle commune, laudes et petit-déjeuner : hummus, falafel, œuf dur, pain pita…
La rue à colonnes de Sébaste, surnommée "rue des amoureux"
Puis grand tour du site archéologique. Je l’avais visité il y a quatre ans. On nous avait dit qu’Israël risquait d’y aménager un parc national (imaginez que la République italienne installait sans rien demander à la France un parc national et un musée aux Arènes de Nîmes, d’Arles, au Théâtre antique d’Orange, aux Antiques de Glanum, au Pont du Gard sous prétexte que ce sont des monuments romains… Le parc national existe sur le papier et sur Internet mais n’est pas aménagé) Ce n’est pas encore le cas, ce qui nous laisse toute liberté pour voir les vestiges. La plupart sont d’époque romaine et plus particulièrement de l’époque de Septime-Sévère (environ 200 ap. J.-C.) qui a restauré la ville dont l’éclat avait pâli depuis la refondation hérodienne : basilique, cirque, théâtre, temple d’Auguste. Sous le temple d’Auguste, les vestiges de l’âge du fer, c’est-à-dire de l’époque des rois d’Israël : Omri, Achab… Passage à l’église Saint-Jean-Baptiste d’époques byzantine et croisée. Elle est à l’extérieur du village et à côté quelques tombes chrétiennes.
Il est temps de redescendre à la guest house pour prendre un café et notre taxi vient nous chercher. Pour le retour nous avons demandé un petit détour par Naplouse et l’église du Puits de Jacob, où la tradition situe la rencontre de Jésus avec la Samaritaine. Là j’ai la surprise de voir le frère Alejandro, un Mexicain de l’université de Bethléem. Puis le chauffeur nous dépose à Qalandia le fameux check-point de Ramallah si bien visuellement décrit par Guy Delisle dans ses Chroniques de Jérusalem.
Retour à Jérusalem par le bus qui nous dépose devant l’ÉBAF. Nous trouvons la maison vide car les Frères sont allés à Bethléem et Hébron avec Marta.
Marta est une jeune femme espagnole dont la grand-mère est cousine un peu éloignée du Frère Rafael. Sur le chemin de Saint-Jacques, elle a trouvé un contact pour être volontaire dans un kibboutz. Elle se trouve donc pour trois mois dans un kibboutz loin de tout, avec la frontière libanaise de l’autre côté de la colline, et finalement assez isolée. Ce qu’elle nous a raconté de la vie dans les kibboutz m’a un peu glacé. C’est un système collectiviste où tout le monde est égal mais comme toujours, certains sont plus égaux que d’autres : en gros, il y a les membres du kibboutz, les volontaires et les Philippins. Et en gros, les Philippins ont peut s’essuyer les pieds dessus. Marta me disait que ce n’était pas un kibboutz mais un goulag et que certainement la réincarnation de Staline y vivait ! Marta a donc pris quelques jours pour rendre visite à Frère Rafael et faire ses dévotions chrétiennes (le kibboutz est absolument laïc et toute célébration religieuse y est parfaitement inenvisageable).
En début d’après-midi, sont passés quelques amis de l’Ecce Homo. Lysanne (québécoise), Madara (lettone), P. Norbert et Clarisse (de Carpentras). Ils sont venus admirer la vue depuis la terrasse des Frères. Au début je pensais que la météo ne permettrait pas d’y voir grand-chose et en fait, le soleil et les nuages étaient de la partie pour nous offrir un beau spectacle. La Jordanie était bien visible. Puis nous avons pris le café dans le salon. Finalement, ils sont restés près de deux heures !
En redescendant, nous parlions encore dans la cour et je vois un inconnu franchir le portail, s’avancer dans la cour, nous contourner et s’engager dans l’escalier qui monte à l’entrée du Collège. Je lui dis : « Are you looking for something ? » (Vous cherchez quelque chose ?) « No, I’m just a curious person » (Non, c’est seulement de la curiosité !). Il a fait demi-tour et il est parti. (!מה חצפה ). La ḥuçpah en hébreu, c’est l’audace, le culot, l’impertinence, le sans-gêne, l’insolence, le toupet, l’impolitesse, la grossièreté, la désinvolture, l’impudence, l’effronterie.
Le soir, coucher tôt.
Sortie de messe au Champ des Bergers
Dimanche, je me suis levé tôt et je suis allé à Bethléem par le bus de Beth Jala. J’ai traversé à toute blinde la Vieille Ville de Bethléem pour rejoindre l’hôtel Holy Family où logeait un groupe emmené par le P. Yannig, qui m’a beaucoup rendu service en paroisse lors de mes séjours à Jérusalem. Nous avons célébré la messe au Champ des Bergers, dans la même grotte que quelques jours plus tôt. Puis nous sommes passés chez Abu Aita, dans un magasin de souvenirs puis devant le mur de séparation. Le bus m’a ensuite laissé à Giv’at haMivtar où j’ai pris le tram pour rentrer au Collège. Le soir je suis retourné à Bethléem pour dîner chez Denis et Dorothée avec les volontaires. Ce fut très sympa. J’ai une vie sociale assez intense en ce moment où je dis adieu à beaucoup de gens.
Lundi, matinée calme. L’après-midi, j’ai accueilli Guillaume et Claire-Marie qui sont volontaires à Bethléem, là aussi petit tour sur la terrasse, puis j’ai tenté d’aller au Cénacle pour rencontrer Fr. Wander mais ce fut compliqué car la police bloquait dans un sens et dans l’autre, nous étions comme dans une nasse. Finalement, il a fallu que je retourne au Collège, que je sorte de la Vieille Ville par la porte Neuve et suive les remparts. On a discuté une bonne heure puis je suis rentré au Collège, ai prié et célébré la messe puis suis allé à Arnona, un quartier au sud de Jérusalem chez Laurent et Patricia. Laurent est responsable de la sécurité du Consulat de France, Patricia est une énergique ardéchoise et leurs deux enfants sont étudiants à Montpellier. Ils avaient aussi invité le P. François de Sales, de la communauté des Béatitudes d’Emmaüs-Nicopolis. Il entretient une certaine ressemblance physique avec son saint patron…
Et surtout, nous avons partagé une excellente raclette avec du vrai fromage à raclette et du reblochon ! Et de la vraie cochonnaille de là-bas ! Bref, une réacclimatation en douceur !
À bientôt,
Étienne+