dimanche 18 février 2018

On processionnait au son de la trompe (Jo 6,13)


הלוך ותקוע בשופרות
hālôḵ weṯāqôa‘ baššôpārôṯ

Chers amis,
Depuis mercredi, pas mal de choses… Jeudi, je me suis réveillé avec les jambes bien courbaturées mais cela ne m’a pas empêché de prendre part à la halte spi, organisée par Dorothée en ce début de Carême : une journée de réco mensuelle dans un couvent ou une communauté des environs de Jérusalem. La halte spi du Carême est traditionnellement vécue dans le désert. Il y a deux ans, j’avais déjà rendu ce service. Rendez-vous était pris à la station-service derrière le Consulat : mic-mac de places dans les voitures, transfert de table pliante, en voiture ! Nous retrouvons les Telaviviens (c’est le gentilé de Tel Aviv, je sais c’est
Moi qui topote
moche mais c’est l’Arrêté français du 4 novembre 1993 relatif à la terminologie des noms d'États et de capitales signé par Alain Juppé qui l’impose, je préfère – et de loin – le gentilé de Jérusalem : Hiérosolymitain, ça se pose là !) et nous commençons notre journée au panorama du désert de Judée qui domine Ain Qelt. J’ai fait un topo sur saint Jean-Baptiste qui nous conduit au désert, au début du Carême.
De là, nous sommes repartis vers le point de vue sur le monastère Saint-Georges (vu la veille). J’ai retrouvé mes copains les bédouins qui s’obstinent à te proposer verroteries (made in PRC), keffiehs, jus de fruits… Non merci, ḥalas !
Puis nous sommes descendus par la route qui suit le wadi Qelt vers Jéricho, juste un regard sur la forteresse hasmonéo-hérodienne de Kypros et sur les palais d’hiver d’Hérode et nous remontons vers Nebi Musa, ce joli caravansérail où les musulmans vénèrent la tombe de Moïse. Nous nous éloignons un peu pour aller célébrer la messe non loin du lieu où les moines d’Abu Gosh vont célébrer les Vêpres du deuxième dimanche de l’Avent. Je célèbre la messe et le vent souffle fort.
Retour vers le caravansérail que nous visitons, toute une série de travaux a été entreprise pour « upgrader l’attractivité du site ». Je crains la Disneylandisation du lieu…
Puis nous nous dirigeons vers Qasr el-Yahud (le château des juifs, en arabe), site baptismal sur la rive ouest du Jourdain. Là, nous pique-niquons à l’abri mais en fait le soleil n’est pas vraiment de la partie… Pour vous dire, j’ai même mon pull !
Petit temps de prière au bord du Jourdain, tout simple : quelques chants, un évangile. J’en profite pour remplir une bouteille, pour les prochains baptêmes paroissiaux…
Il est temps de remonter à Jérusalem. En effet, je vais assister à la conférence du Frère Stéphane à l’ÉBAF : “La Vénération des Lieux saints : un exemple concret, le Saint-Sépulcre”. C’était passionnant : il nous a aidé à considérer le Saint-Sépulcre (et plus largement les sanctuaires de Terre Sainte) non pas comme un lieu historique, archéologique, biblique, théologique mais comme un lieu liturgique : un lieu où l’on prie, parce que c’est pour cela qu’il a été construit et c’est à quoi il sert chaque jour. En gros, l’idée est qu’au Saint-Sépulcre, on a principalement deux lieux : un lieu de célébration et un lieu de vénération. Mais chaque micro-sanctuaire dans l’édifice est lui aussi dédoublé : un lieu pour célébrer la liturgie et un lieu pour vénérer la mémoire des événements du salut. Par exemple, dans la chapelle du Saint-Sacrement des Latins, il y a l’autel pour célébrer la messe et devant, sur le sol, un disque de marbre signale l’endroit – traditionnel – de l’apparition de Jésus à sa mère. Le Fr. Stéphane a aussi expliqué la présence d’étranges sanctuaires dans le Saint-Sépulcre : la prison du Christ, notamment. Depuis 1306, date à laquelle les Franciscains sont autorisés à s’installer au Saint-Sépulcre par le sultan Baybars II, et jusqu’au milieu du xixe siècle, l’église du Saint-Sépulcre était habituellement fermée et ne s’ouvrait que lorsqu’un pèlerin fortuné payait tribut à la famille Nuseibeh pour ouvrir. Donc, les Franciscains qui célébraient la liturgie au Saint-Sépulcre étaient littéralement reclus dans la Basilique et se souvenaient d’événements de la Passion à l’intérieur de la Basilique, un peu comme les chemins de croix de nos églises.

 
Déjà, le 30 mai 1431 (jour connu par ailleurs…), un pèlerin Mariano de Sienne raconte comment était vécue la visite d’un évêque qui avait payé pour entrer. En fin d’après-midi, une entrée solennelle où le pèlerin est accompagné par tous ceux qui profitent de l’occasion pour aller prier. Les pèlerins sont accueillis par la communauté des Frères et ils font le tour de la Basilique, non pas pour une visite archéo-historique mais pour une prière, cette visite prend donc la forme d’une procession avec chandelles, chants, prières, vénération des différents lieux saints. La procession passe aussi dans les lieux saints détenus par les autres communautés chrétiennes (Grecs, Arméniens, Coptes…) pour les vénérer (pas pour y célébrer la liturgie !).
Dans la nuit, l’office de matines (avec beaucoup de psaumes, de lectures, de cantiques et en plus, on faisait durer le plaisir pour “occuper temporellement” les lieux. Par exemple, chaque psaume était suivi d’une oraison psalmique (un peu comme à la vigile pascale). Les prêtres célébraient ensuite leurs diverses messes basses aux différents autels latins et la nuit se prolongeait avec les confessions et la prière. Au matin, la messe solennelle était présidée par l’évêque et on sortait enfin de la Basilique (en graissant la patte de M. Nuseibeh).
Ce modèle survit dans les Vigiles solennelles célébrées au Saint-Sépulcre à divers moments de l’année, notamment les dimanches de Carême, ainsi que dans la procession quotidienne. En fait, Fr. Stéphane faisait en quelque sorte de la retape pour le Carême de cette année ! Et de fait, alors que je n’étais pas un fan absolu de ces célébrations un peu formelles au Saint-Sépulcre, j’ai un peu mieux compris le sens profond de la démarche et me suis trouvé mieux disposé à la vivre !
Après la conférence, je suis parti à toute vitesse pour la messe au Collège.
Vendredi matin et début d’après-midi, travail à la Bibliothèque. À 15 h, je suis allé à l’Ecce Homo. Le Vendredi après les Cendres, c’est fête là-bas : commémore le couronnement d’épines de Jésus à cet endroit. En fait, c’est aussi l’anniversaire liturgique de l’érection de l’église de l’Ecce Homo en basilique par Léon XIII en 1902. Avant la messe, j’ai répété quelques chants avec la communauté du Chemin Neuf, notamment un très beau Per Crucem composé par un polonais.

La messe était présidée par Mgr Pizzaballa, administrateur apostolique du Patriarcat latin de Jérusalem. Je n’ai littéralement rien entendu de ce qui a été dit au micro, par personne (lecteurs, prédicateur…) Pourtant je célèbre souvent à cet endroit, sans micro et on arrive très bien à se faire entendre. Quelques séminaristes de Beit Jala assuraient le service liturgique. Ils me paraissaient bien jeunes, plus encore que notre Baptiste de Saint-Didier.
Après la messe, une sobre collation fut servie sur la terrasse : il fallait bien se réjouir ensemble et partager mais aussi rester dans une sobriété quadragésimale. En remontant au Collège, je passe dans une galerie qui expose des photomontages : une photo ancienne de Jérusalem, sur laquelle est appliquée en transparence la même photo aujourd’hui. C’est amusant. Vous voyez le résultat que cela produit avec la porte Neuve près de laquelle j’habite.




Samedi, mauvaises nouvelles du Fr Henri qui est revenu de Nazareth mercredi. Il est tombé pendant la nuit et était très faible. Dans la matinée, Rafael et Daoud l’ont emmené à l’hôpital où ils lui ont trouvé la tension dans les chaussettes, de l’eau dans les poumons et les reins en grève… Ils ont même conseillé d’appeler la famille. On peut le porter dans la prière.
Pour ma part, j’étais à la bibliothèque. L’après-midi, travaux pratiques à la suite de la conférence du jeudi : entrée solennelle au Saint-Sépulcre de l’administrateur et procession autour du Saint-Sépulcre. La procession n’est pas menée par l’évêque mais par les Franciscains, l’évêque assiste à la procession parce qu’il vit lui aussi le Carême et se prépare à Pâques. N’étant pas revêtu du sésame liturgique, j’ai suivi la procession avec les fidèles mais en fait, si on se débrouille bien, on peut être tout contre le point névralgique de la procession. La procession commence à 14 heures et se termine peu avant 16 h, on a bien le temps de prier, de faire ses dévotions. On tourne trois fois autour de l’édicule. À chaque station, il y a une prière en latin dans laquelle apparaît souvent l’adverbe hic (ici) pour se souvenir de cette liturgie localisée.
En fin d’après-midi, il y avait le bingo au Collège. Ça tombait bien, au même moment à Saint-Didier, il y avait le loto de la paroisse. J’étais même en communion avec vous.
Après le repas, j’ai dormi un peu puis je suis allé aux Vigiles du premier dimanche de Carême (à 23 h 40). La conférence du jeudi avait porté ses fruits : une foule nombreuse s’était réunie dans la chapelle du Saint-Sacrement. J’ai réussi à trouver un bout de banc pour poser une demi-fesse. J’ai remarqué le nouveau tabernacle de cette chapelle. Certainement moins dangereux que le précédent : une énorme sphère en bronze massif dont la porte était une calotte qui pesait comme un âne mort et s’ouvrait comme la porte d’un four. Si on fermait mal la serrure, on courait le risque de se recevoir la boule sur le crâne au moment de la génuflexion. L’office de vigiles consiste en un développement de l’office des lectures : invitatoire, hymne, trois psaumes, lecture biblique, lecture patristique, trois cantiques de l’Ancien Testament, puis nous partons en procession pour chanter le Benedictus. Mal assis sur ma demi-fesse, j’étais pourtant bien placé pour suivre la procession au plus près. Nous chantons le Benedictus en allongeant la sauce : l’orgue fait de nombreux interludes improvisés et on reprend l’antienne après chaque verset. L’antienne est celle du Benedictus de Pâques : « Angelus Dómini descéndit de coelo, et accendens revolvit lapidem, et sedebat super eum. Alleluia, alleluia ». Vous avez bien lu, un alléluia en Carême ! Que se passe-t-il ? On nous change la religion ! Non, tout simplement, on fait mémoire de la Résurrection dans cette nuit du samedi au dimanche sur le lieu où cela s’est passé. En fait, partout ailleurs, la liturgie suit le temps : Avent, Carême, Pâques, diverses fêtes… Dans les oraisons, on trouve normalement l’adverbe de temps hodie (aujourd’hui). Mais en Terre Sainte, la liturgie suit aussi le lieu : dans la chapelle on a célébré les vigiles du premier dimanche de Carême mais à quelques mètres de là, c’est Pâques toute l’année et on chante Alleluia ! C’est le hic des oraisons. Pendant la procession, le président (habituellement le Custode, mais ce soir c’était le P. Dobromir, vicaire custodial) porte l’évangéliaire qui est encensé par les diacres. La procession fait une fois le tour de l’édicule et l’évangéliaire entre dans la tombe pour en sortir.
Les vigiles se sont achevées vers 1 h du matin et prolongées par la messe basse présidée par le P. Dobromir à l’autel du Calvaire. La messe n’a pas été longue, c’est le moins qu’on puisse dire. À 1 h 25, j’étais sorti du Saint-Sépulcre.
Dehors, c’était le déluge ! Après la bonne pluie de mardi, nous avons eu un orage dans la nuit de vendredi à samedi et depuis il pleut abondamment. Mais cette nuit, c’était particulièrement fort. Dans la rue du Quartier chrétien, des cataractes tombaient des ouvertures dans la voûte. En remontant au Collège par la rue des Grecs, j’ai dû remonter le torrent qui s’écoulait. Je suis vite allé me coucher. La nuit a été un peu compliqué avec une sirène qui n’a pas cessé dans la rue de Jaffa. Un truc à rendre fou un moine bouddhiste. Ce matin, cela avait cessé.
À bientôt,
Étienne+

mercredi 14 février 2018

Lève-toi, va à Perath (Jr 13,6)

קום לך פרתה
qûm lēḵ perātāh

Chers amis.
Bon et saint carême à tous !
Lundi fut une journée ordinaire. Sauf que le soir, la pluie est arrivée. Et il a plu presque sans discontinuer pendant 24 h… Une belle pluie qui fera du bien.
Mardi toujours journée ordinaire, sauf que je suis sorti de la bibliothèque un peu avant l’heure habituelle pour faire quelques emplettes. En effet, j’étais invité chez Catherine qui recevait chez elle un bon groupe de volontaires pour fêter Mardi Gras. J’avais promis d’amener de la pâte à crêpes. J’avais tout ce qu’il faut chez les Frères pour cela mais je voulais agrémenter la pâte avec quelques garnitures. Arrivé au Collège, j’ai préparé ma pâte avant la célébration de la messe. L’évangile du jour m’a fait sourire avec les disciples qui se soucient d’avoir assez de pain pour la traversée de la Mer de Galilée. Parfois, nous sommes un peu comme ça en entrant en Carême…
En allant chez Catherine au cœur du quartier chrétien, j’avais peur de renverser mon saladier de pâte à crêpes en glissant sur les dalles mouillées de la Vieille Ville. Sur place, tout le monde était déjà là et avait partagé l’apéro. Quelques volontaires travaillant pour la Custodie, Marie des Neiges, Fr. Stéphane et Fr. David, deux franciscains, Claire et Charles-Édouard qui travaillent au Patriarcat. Bref, l’ambiance était très chaleureuse et sympa pour ce Mardi Gras (heureusement, nous n’étions pas déguisés !)
Le repas était constitué d’une tartiflette : reblochon et lardons en provenance directe de France, pommes de terre et oignons de Terre Sainte. C’était délicieux !
Un vrai plateau de fromages ! Puis les crêpes dont nous nous sommes bien régalés ! Quelqu’un avait apporté de la pâte à tartiner Lotus. C’est délicieux. La texture et la couleur sont celles du beurre de cacahuètes mais en fait, c’est au Spéculoos ! Trop bon. Il y avait aussi une crème de citron qui a fait un tabac. Et le fr. David, québécois, avait apporté du sirop d’érable. En parlant avec les gens, je me suis aperçu que beaucoup connaissaient NDV : deux volontaires connaissent des membres en formation de cette année ; un autre connaît un ancien étudiant du Studium, prêtre dans sa paroisse, une troisième a de la famille enterrée dans la cathédrale de Carpentras… Le monde est petit.
Puis il a fallu faire la vaisselle, ce qui fut fait rapidement et dans la bonne humeur. Vous pourriez avoir l’impression que je me suis “empiffré” mais en fait le repas chez Catherine était la version light du repas de Mardi Gras : les Frères ont fait des grillades et il y avait de quoi faire.
Je suis donc allé me coucher. Et il le fallait bien puisque je devais me lever tôt le lendemain matin. En effet, la Bibliothèque de l’École Biblique est fermée le mercredi des Cendres, comme si ce jour de jeûne et d’abstinence devait aussi comporter une abstinence de travail intellectuel… Du coup, j’étais comme obligé de faire autre chose. J’ai décidé d’aller faire une belle balade (c’était pour cela que j’ai fait la course aux cartes topographiques dimanche dernier). Il y a deux ans, à la même période, j’avais parcouru la vallée du Wadi Qelt avec mes amis de Jérusalem. Belle balade mais qui avait dû s’interrompre un peu tôt à cause de la chute de l’un d’entre nous. À l’époque, je n’en avais rien dit dans le blog pour ne pas inquiéter ses parents qui me lisaient assidûment. Dans le billet où je relatais cette randonnée, vous remarquerez que mon expression est assez élusive vers la fin, pour ne pas évoquer ce qui m’avait, à l’époque, beaucoup choqué. La chute avait été assez haute et brutale et la victime aurait pu se rompre le cou mais ne s’en est finalement tiré qu’avec quelques bleus.
À 5 h 50, j’ai dû prendre le deuxième tramway du jour vers Sayeret Dukhifat, l’avant-dernière station. De là, une dizaine de minutes de marche m’a permis de franchir le check-point de Ḥizma, puis j’ai suivi la route 437 (à 6 h 30, c’est un long défilé de voiture qui se dirigent vers le check-point pour aller travailler à Jérusalem). La première partie du chemin n’est pas très jolie mais on quitte vite la route pour se lancer sur les sentiers. Et là… La magie commence ! C’est d’une beauté à couper le souffle. Surtout avec la lumière du soleil levant.
À quelque distance, je vois du mouvement : ce sont deux gazelles qui fuient ! Au début, je pensais qu’il s’agissait d’ibex mais non. L’ibex (capra nubiana) est un cousin du bouquetin (capra ibex) : c’est le nom sous lequel il est désigné par ici mais en fait son nom français est “bouquetin de Nubie”. Comme vous le voyez, c’est une grosse chèvre épaisse et musclée. Mais là, c’était bien des gazelles (gazella gazella), légères et graciles. Elles ont une petite touffe blanche sur la queue qui les rend bien visibles quand elles vous tournent le dos pour fuir.
L’enchantement a continué lorsque j’ai approché le lit du wadi. Moins drôle, le bruit de la pelleteuse qui faisait des travaux au-dessus d’Ain Farah (Ain en arabe = En en hébreu = la source). À Ain Farah, il y a le monastère russe de saint Chariton, à deux pas de la source. Il est réputé être le plus ancien des monastères du désert de Judée (ive siècle) mais a été détruit par les Perses en 614 et refondé au xixe siècle. Ain Farah est le nom arabe de la source qui est appelée En Prat en hébreu. Elle semble correspondre à ce lieu cité dans le livre de Jérémie lorsque Dieu lui demande de cacher une ceinture à Perath (Jr 13,6). Le nom est souvent traduit Euphrate, du nom du grand fleuve de Mésopotamie, mais la TOB, par exemple, traduit par Perath. Au-dessus de la source, il y a un petit site archéologique, identifié avec ce lieu biblique. Il faut dire que le point de départ de ma randonnée est voisin d’Anatoth, le village du prophète Jérémie.


Au parking d’Ain Farah, il n’y avait personne, j’ai continué mon chemin sans payer… Je me suis engagé alors dans la partie “commando” de la balade : il faut grimper, marcher dans l’eau, se pencher pour passer sous de véritables tunnels de roseaux. Pour pouvoir marcher à l’aise, j’avais mis mon cuissard de course à pied sous le pantalon et cela était une bonne idée. J’ai pu enlever mon pantalon pour les parties humides de la balade.
J’ai vu plein d’oiseaux, des damans, des perdrix. L’œil de chasseur doit être dans les gènes Jonquet. Tout au long du trajet, on suit l’aqueduc construit par Hérode pour alimenter en eau son palais d’hiver à Jéricho, situé à l’embouchure du wadi. La fin de ce tronçon n’est pas très belle : on croise la route Alon. On arrive ensuite à Ain Fawwar (En Mabo’a), la deuxième source du wadi Qelt. Cette source est alimentée par un siphon et il y a un splendide bassin avec de jolis poissons et des crabes d’eau douce. J’ai fait trempette dans l’eau transparente. Au moment de repartir, je me rends compte que la barrière qui donne accès à la suite du chemin est cadenassée, je m’enquiers de la raison auprès du gardien qui fumait sa clope : « It’s closed ! ». Avec la pluie abondante de la veille, toute l’eau des collines de Jérusalem a ruisselé dans le wadi avec notamment quelques résidus d’égouts. Je joue au couillon (pas trop difficile) et quand il a le dos tourné pour accueillir le groupe qui arrive, je sort du site, je contourne la clôture et me voilà reparti. La progression est assez rapide mais il faut être en bonne condition, ne pas souffrir du vertige et être bien chaussé. Je suis passé sur le lieu où la chute avait eu lieu il y a deux ans. Notre amie était tombée de près de quatre mètres ! Je ne m’explique pas autrement que par un miracle le fait qu’elle s’en soit sortie indemne…


Encore un peu de marche et j’arrive à Ain Qelt, la troisième et dernière source du wadi. Une ferme ottomane occupée par des bédouins se dresse dans l’oasis. Il y a deux ans, je l’avais trouvée très jolie de devant et de loin mais là, je suis passé derrière et en fait, c’est crasseux et pas entretenu. En face, les restes de l’aqueduc de l'époque romaine qui, à cet endroit, traverse un vallon perpendiculaire.
Un peu plus loin, je rencontre un groupe d’Allemands qui faisaient le trajet dans l’autre sens, mais jusqu’à
Ain Qelt seulement… Leur chef de groupe me dit que pour arriver au monastère Saint-Georges, il faut encore 2 h 30… En 50 minutes, c’était plié (mais j’étais tout seul !). L’arrivée à Saint-Georges est magnifique, le monastère s’accroche à la falaise. Il a été fondé au ve siècle, détruit par les Perses, refondé au xiie, détruit après les croisades et restauré à la fin du xixe siècle. J’ai appris aujourd’hui que selon une tradition orthodoxe, c’est là que le prophète Élie s’est caché au torrent de Kérit. (Le problème, c’est que la Bible dit que le torrent de Kérit est à l’est du Jourdain, et qu’à Saint-Georges, on est à l’ouest…)
De là, je suis monté vers le parking des bus (je tchatche un peu avec des pèlerins russes).
Tout en haut, je retrouve les bédouins qui veulent te vendre un verre de jus de pamplemousse ou de grenade, des bijoux, des keffiehs… Non, merci. Je me rappelle la discussion du P. Louis M. pendant notre pèlerinage en Terre Sainte en 2014. Le bédouin voulait lui vendre un keffieh “for your wife”. Mais le père lui a expliqué qu’il était prêtre et n’était pas marié (tout autour, il y avait un groupe de 45 prêtres !) et que c’était un choix de vie pour être disponible à Dieu, etc. Et le bédouin lui a répondu : « It’s impossible ! We are humans, not stones ! »
Je repars pour les quatre derniers kilomètres qui doivent me conduire à l’arrêt de bus de Mitspe Jericho. Au bout d’un kilomètre, une voiture me double et s’arrête :
– Need a lift ? (Je vous pousse ?)
– Oh thank you ! (Merci)
La conversation s’engage en anglais puis continue en français.
– D’où êtes-vous en France ?
– Près d’Avignon…
– Ah, le palais des Papes. Moi, j’ai été à Montpellier.
– J’y suis né ! Et qu’avez-vous fait à Montpellier ?
– J’ai étudié la médecine néo-natale.
En fait, c’est un des médecins de la maternité de Bethléem, tenue par l’ordre de Malte. Il connaît donc mes amis Denis et Dorothée qui travaillent là-bas. Il fallait aller dans ce coin paumé du désert de Juda pour trouver un médecin palestinien qui a fait ses études à Montpellier…
Il me laisse à l’arrêt de bus. J’attends une petite demi-heure et – par chance ! – le premier bus à passer est celui qui fait le trajet le plus rapidement. Je rate l’arrêt de l’Université hébraïque où je pensais reprendre le tram. Finalement, je descends à la gare centrale et redescend la rue de Jaffa doucement. Quelle fraîcheur à Jérusalem.
À 14 h 45, je suis au Collège, douche, lessive, sieste…
Le trajet de ma balade de ce jour. Du point vert au point rouge.
la Vieille Ville de Jérusalem est en bas à gauche près du mot Google.
Puis je vais à Saint-Sauveur, pour la messe des Cendres. Je suis touché de retrouver quelques-uns des volontaires avec lesquels j’ai partagé le repas de la veille. Sympa d’avoir fêté mardi gras et d’entrer dans le Carême ensemble. Pendant la messe, un photographe du Figaro a mitraillé… À suivre au moment de Pâques.
Repas (tout de même) avec les Frères. Rédaction du message et bonne nuit !
Bon et saint Carême !
Étienne+
P.S. : je n'ai pas pris mon appareil photo, alors j'ai recyclé les photos d'il y a deux ans. Cette année, c'est beaucoup moins verdoyant.

dimanche 11 février 2018

Et Ashqelôn sera une solitude (So 2,4)

ואשקלון לשממה
we’ašqelôn lišmāmāh

Chers amis.
Un mercredi calme, sinon que le soir, il y a eu encore une fois un très bon repas. Marie des Neiges est arrivée avec une véritable cargaison de fromages, de charcuterie et de magret de canard. Ce sont les choses qu’elle mange quand ça va pas fort. Et il y avait de quoi…
En effet, elle est arrivée cet après-midi mais au contrôle de passeport, on ne lui a concédé que 15 jours de présence dans le pays. C’était ça ou retour direct par le premier avion pour Paris… Nous nous sommes retrouvés chez Catherine pour le dîner et il y avait aussi un jeune franciscain brésilien du couvent du Cénacle. Ce fut très sympa. On n’a pas prolongé car Catherine avait une grosse journée le lendemain et que Marie des Neiges en avait eu une le jour même.
Jeudi normal… Je patine un peu… Vendredi, je vais célébrer la messe à midi à l’Ecce Homo. J’avais oublié les questions horaires qui jouent en février. Vous savez que le vendredi, c’est le jour de la grande prière pour les musulmans, salat-ul-joumou’a, laquelle se fait à midi. Mais attention, pas le midi de l’heure légale, mais le midi de l’heure solaire. Ce qui fait que cette prière ne se fait jamais exactement à la même heure tout au long de l’année. À midi heure solaire, le muezzin chante l’appel à la prière. En ce moment, il chante à 11 h 53, ce qui fait que nous sommes quasiment à l’heure solaire ici à Jérusalem alors qu’à Marseille, la salat-ul-joumou’a devrait se faire à 12 h 53. Ce qui fait que la prière a lieu deux heures plus tard qu’à Jérusalem alors qu’il n’y a qu’un fuseau horaire de différence.
Tout cela pour dire que pour aller à l’Ecce Homo pour midi, la rue était assez peuplée de musulmans se rendant sur l’esplanade des Mosquées pour la fameuse salat-ul-joumou’a, en effet, depuis l’École biblique, je passe devant la gare routière où descendent les musulmans de Ramallah qui vont à la prière, et nous rentrons dans la Vieille Ville par la Porte de Damas. L’Ecce Homo se trouve à proximité immédiate de Bab al-Ghawanima (Porte des fils de Ganim), un des accès à l’esplanade. J’avais pris mes précautions, et je suis arrivé à l’heure. L’affluence n’était pas aussi importante que prévue. Messe et repas avec les amis.
En fin d’après-midi, je suis allé à côté du Collège à un vernissage. Il s’agissait d’une douzaine de toiles peintes par Nicola Saig (1863-1942), un peintre palestinien de Jérusalem. Il venait d’une famille d’iconographes et ce sera l’essentiel de sa formation. Vers la fin de sa vie, il avait sympathisé avec un homme beaucoup plus jeune que lui et lui a donné ou vendu quelques-unes de ses toiles. Ce jeune homme s’est finalement installé avec sa famille à Bethléem et il est mort pendant la Guerre de Six jours. La douzaine de toiles du maître Saig a été retrouvée il y a peu dans le grenier du fils du propriétaire. Il y avait des toiles d’inspiration religieuse, d’autre profanes voire mythologiques ou des natures mortes.
Nicola Saig, La conversion de saint Paul
Samedi matin, matinée à l’École biblique. En sortant, j’ai foncé vers le Musée Rockefeller, c’était le dernier jour d’une rétrospective sur les fouilles d’Ashqelôn. Je me posais la question de l’importance de cette expo. En fait, il n’y avait pas grand-chose. L’expo tenait dans deux salles : la Tower Hall et le vestibule du musée. La cité d’Ashqelôn (l’Ascalon des Croisés) est occupée depuis près de 6 000 ans ! Elle est devenue importante à l’âge du Bronze (1825 av. J.-C.). Et dans la Bible, c’est une cité des Philistins, là où Samson en tue trente pris d’un coup de colère : « L’esprit du Seigneur fondit sur lui, il descendit à Ashqelôn, y tua trente hommes (Jg 14,19). La pièce archéologique la plus connue d’Ashqelôn est ce joli veau en bronze accompagné de son temple en céramique.

Cette exquise statuette a été trouvée dans un petit bâtiment au pied du rempart cananéen, hors de la porte de la ville. Il était placé dans un sanctuaire en céramique cylindrique. On l’a identifié comme une représentation de Ba’al Saphon, le dieu de la tempête marine.
Le veau-taureau d’un an est fait de bronze d’étain-arsenic et a été produit en utilisant la technique de cire perdue. Une couche d’argent de 1,5 mm d’épaisseur est partiellement conservée sur la tête, les pattes et la queue et recouvrait probablement la figurine à l’origine, évoquant les images condamnées dans Is 30,22 : « Tu jugeras impur le placage de tes idoles d’argent et le revêtement de tes statues d’or... ». Vous pouvez visiter l’expo sur le site web dédié.
De retour à la maison, j’ai mangé seul. Les frères étaient à Kiryat-Yéarim, à une rencontre des religieux de Jérusalem. L’après-midi, j’ai fait un grand tour autour de Jérusalem. D’abord, je suis passé aux trois gares routières à proximité de la Porte de Damas. Elles desservent les villages palestiniens des environs. Cependant aucun ne dessert Ḥizma, où je veux aller mercredi. J’ai continué en descendant dans le lit du Cédron pour remonter vers le Mont Scopus, où se dressent les bâtiments de l’Université hébraïque de Jérusalem. On monte un escalier au milieu des oliviers, des amandiers en fleurs, quelques jeunes ont sorti des chevaux et trottinent dans l’herbe verte. Un peu de calme dans l’agitation de la ville. Les chevaux ne feraient pas envie à Don Quichotte ; même Rossinante doit être plus appétissante. De là, j’ai continué sur la crête du Mont des Oliviers. Je goûte devant le plus beau panorama du monde… (quelques jeunes désœuvrés écoutent de la funk arabe à fond… Je suis toujours surpris de voir les jeunes garçons occupés à ne rien faire, l’air de préparer un mauvais coup… peut-être pas un mauvais coup, mais rien de bien intelligent. On ne voit pas les filles faire pareil. En fait, on ne voit pas les filles.)
Dominus Flevit, vue vers le Saint-Sépulcre (et le Collège des Frères !)

Je suis descendu par la montée du Mont des Oliviers, halte à Dominus Flevit, où je prends un bon temps de silence avec un groupe de Philippins ultra recueilli. À Gethsémani, je suis retourné dans le Cédron pour descendre. Passage à la source de Gihon (celle qui alimente le mythique tunnel d’Ézéchias), au milieu du village de Silwan, je suis moyennement tranquille. Je prends à droite pour remonter la vallée de la Géhenne, puis je vais faire un tour près de la rue de Bethléem. En fait, je suis en train de lire le tome 5 des enquêtes du commissaire Michael Ohayon, dont l’intrigue tourne autour de ce quartier de Baq'a : une sombre histoire de meurtre avec quelques cadavres dans les placards des résidents du quartier, avec en plus le cadre de la deuxième Intifada (le roman a été publié en 2001). Le roman aborde un épisode douloureux du début de l’État d’Israël : le scandale des « enfants volés ». Entre 1948 et 1954, entre 3 et 5 000 enfants de Juifs nouvellement arrivés en Israël en provenance du Yémen ou d’Afrique du Nord ont été soustraits à leurs parents pour être “donnés” à des parents sans enfants, voire même livrés à des expérimentations scientifiques. Il est vrai que de tels méfaits sont arrivés dans d’autres pays et dans des circonstances analogues mais cela n’empêche pas l’histoire d’être sordide. Sinon, l’intrigue est bien menée avec des personnages épais, quelques coups de théâtre… L’auteur est une femme surnommée la “P.D. James israélienne” et le titre n’est pas usurpé.
Le soir, aux infos, on parlait du F16 israélien abattu dans le nord du pays par la Syrie. Coup dur pour Israël, c’est leur premier avion abattu depuis 1982 ! Le F16 avait attaqué des positions iraniennes en Syrie. Et ils se sont défendus mais l’avion s’est écrasé en Israël pas très loin de Nazareth. À la TV, on voyait Netanyahou qui était très en colère !
Ce dimanche, je suis allé à Abu Gosh dans la matinée. Tram puis bus : finalement, je suis arrivé avec près d’une heure d’avance : on ne sait jamais avec les transports à Jérusalem. Avec la même heure de départ, on peut avoir une heure d’avance ou cinq minutes de retard… Mystères de l’Orient.
Belle messe célébrée dans la crypte de l’église. Cette semaine, un échafaudage a été édifié dans l’abside centrale de l’abbatiale. On doit y pratiquer un diagnostic en vue de la restauration des fresques du cul-de-four. Le lieu inhabituel pour la célébration de la messe m’a donné des distractions à cause de phénomènes acoustiques : lorsque les Frères chantaient le graduel, j’avais l’impression qu’ils étaient suspendus au-dessus de ma tête.
Après la messe, il y avait le traditionnel apéritif au cours duquel j’ai fait la connaissance de Maylis, ma cousine issue d’issus-de-germains. Elle fait six mois de volontariat à Bethléem ; j’ai connu ses parents à Rome quand j’étais diacre (2005 !) et ils sont passés en Terre Sainte en mai 2016. Elle est venue avec d’autres volontaires bethléémites.
J’ai déjeuné au monastère. Repas en silence accompagné par de la musique liturgique copte. Avis aux amateurs, mais j’ai personnellement un peu de mal. Après le repas, vaisselle et café qui tient lieu de récréation. Merci aux frères !
Sinon, des amis qui avaient déjeuné à l’hôtellerie m’ont ramené en ville. Là, j’ai un peu vadrouillé à la recherche de magasin d’équipements sportifs. Le but était d’acheter la carte topographique correspondant à la randonnée que je prévois ce mercredi (la bibliothèque est fermée et je dois m’occuper autrement !). J’avais repéré un magasin rue Hillel, mais ils n’avaient pas la carte que je voulais. J’ai réussi à me connecter au WiFi d’un hôtel pour trouver d’autres échoppes. Dans le premier, ils ne vendaient pas de cartes mais le vendeur m’en a indiqué un autre qui offre cette prestation. Arrivé à l’adresse indiqué, j’ai vu une vitrine vide et une inscription “à louer”… Merci monsieur le vendeur.
Détail d'une carte topographique israélienne

Dans le troisième magasin, situé rue de Jaffa, elles ne vendaient pas de carte mais il y en avait un trois numéros plus haut qui le faisait. Et là, ce n’était pas une blague, ouf ! J’ai eu la chance de trouver la carte צפון מדבר יהודה que je cherchais. En plus, il y avait une promotion. Pour l’achat de deux cartes, je n’en payais qu’une ! Ce qui est dommage, c’est qu’il n’y avait pas la deuxième qui m’aurait intéressé (מפת הרי ירושלים) qui se trouvait dans le tout premier magasin. Du coup, j’ai pris la carte du Jerusalem Trail, qui a l’avantage d’être bilingue. La plupart des autres sont en hébreu… Et les détails sont assez fouillis. Vivent les cartes françaises de l’IGN ! J’ai flâné un peu dans la rue. En ce moment, la fête de Pourim approche et cela se sent dans les magasins : cette fête est une sorte de carnaval juif, autour de l’histoire de la reine Esther. Habituellement, les enfants se déguisent en reine Esther et en Mardochée. Mais évidemment, il y a plus de choix de déguisement. On peut recycler avec efficacité ceux d’Halloween ou alors se déguiser en policier, en sumo (un déguisement gonflable !), en chevalier ou en Moïse (tables de la loi incluses). Les filles ont un choix immense de robes de princesses (dans le goût oriental tout de retenue et de bon goût) mais il y a aussi la sorcière ou l’infirmière (la version pas farouche…).
Après ça, il était bien temps de rentrer à la maison… et de se délasser.
À bientôt,      
Étienne+